La disparition de Jim Sullivan, Tanguy Viel

Qu’on pourra surnommer «  Quand le yankee est trop méta pour être publié chez Gallmeister »

Je me lance un peu à l’aveuglette dans une chronique sur ce roman, puisque je découvre tout juste Tanguy Viel. Et je me dois de te dire que j’en suis toute foufoue, et aussi un peu intimidée à l’idée de t’en parler en connaissant si peu son œuvre.

is he stille here

Tanguy Viel, tu le connaît peut-être, il vient d’avoir un prix, je ne sais pas lequel parce qu’on s’en oint les cuticules, pour son dernier roman, et je l’ai gougueulé, il a de l’allure avec une paupière tombante qu’on dirait Charlotte Rampling et un air de pas se prendre au sérieux même sur ses photos d’écrivain (toi même tu sais les photos d’écrivain ça donne envie de crier « MAIS ENFIN TU ES UN-E SIMPLE MORTEL-LE RAPPELLE T’EN AVANT DE BAVER SUR TES BINOCLES DEVANT TA FUCKING BIBLIOTHÈQUE ») qu’on dirait quelqu’un de bien du coup.

Il publie chez Minuit, (éditeur phare du Nouveau Roman pour ceux du fond) et qui te légitime le bouzin en moins de temps qu’il n’en faut pour dire « Duras a pas écrit que des conneries, elle en a aussi tournées ». Je ne suis pas une grande fan des Éditions de Minuit, mais il faut leur reconnaître une constance dans dans le brise gonades la sobriété et l’absence totale d’humour qui frôle le génie.

quand tu lis Christian Oster
quand tu lis Christian Oster

Et alors que je désespérais d’un jour prendre du plaisir à lire un Minuit j’apprends par une autrice que j’apprécie que Tanguy Viel est sacrément bienbienbien. J’me dis « tiens il un nom tellement improbable, allons donc nous procurer un roman du bougre » ( je fonctionne pareil pour choisir du pinard #proTip).

Ce fut donc, tu l’auras compris : « la disparition de Jim Sullivan ». Et il se pourrait (je dis bien pourrait ) que ce roman me réconcilie avec les Éditions de Déprime à Minuit.

Si je vais trop loin dans la comparaison, tu me dis
Si je vais trop loin dans la comparaison, tu me dis

Mais c’est quoi « la disparition de Jim Sullivan » ?

Eh bien c’est un très court roman qu’on pourra qualifier de méta, puisqu’on y suit le narrateur tandis qu’il fait le récit de l’écriture de son roman, qui se devra d’être typiquement américain. C’est-à-dire qu’il devra impérativement comporter une Dodge, une serveuse aux cheveux décolorés, et d’autres éléments Yankee-Grand Canyon qui fleurent bon l’authentique et l’élevé au grain.

Le tout se double d’une intrigue étrange, un court récit dans le récit, celui de la disparition inexpliquée d’un chanteur dénommé Jim Sullivan, la rédaction en cours et la légende urbaine s’entremêlent, tu ne sais plus où ça commence ou ça finit, ce que tu sais, c’est tu veux une Dodge et des ‘tiags, finalement, que tu veux passer ta nuit dans un diner aux néons roses, avec une serveuse qui te ressert du café et que tu t’es menti pendant toutes ces années à ne pas porter de blouson en peau de serpent.

nicolascagesnake
Je t’en prie Childéric, recoiffe toi

Alors, pourquoi c’est bien, ce roman ?

Alors, comme je te l’ai dit plus haut, il est méta : ce qui le rend immédiatement sympathique par une sorte de magie (oui,pouf pouf: #TaGueuleCestMagique). J’y suis sensible, toi aussi,on va pas se mentir. On est humains après tout : le méta nous fait marrer, nous stimule les neurones de l’humour, du clin d’œil, ça nous allume la mise en abîme, nous titillle le contrat de lecture et nous fait chavirer le septicisme avec comme résultat l’obtention d’une suspension d’incrédulité des plus réussies et durable.

you got me cumberbatch

C’est bien puisque l’écriture est douce, comme voilée légèrement, un peu rauque, un peu mélancolique, (imagine la voix de Matthew Mcconaughey, un souffle monocorde, qui gagne en intensité ce qu’il a perdu en énergie, et écoute tes ovaires exploser ) mais pas trop : je n’ai trouvé nulle posture dans l’écriture. Ce qui pour un roman qui pastiche, n’est pas si évident. Tanguy Viel est parvenu à un savant équilibre entre la parodie, l’hommage et l’élan créatif le plus vif, le plus spontané qui, paradoxalement, ne se regarde pas écrire. Comme s’il avait déjoué les pièges de la distance tout en profitant de la perspective malicieuse qu’elle offre.

C’est avec cette distance amusée et presque tendre, dénuée de jugement ou de cynisme à l’encontre des grands thèmes classiques de la littérature américaine (l’adultère classique que le prof d’université commet avec une de ses étudiants, je dois admettre qu’on ne fait guère plus clichay, et pour autant Tanguy Viel le traite avec un regard fraîcheur menthos et avec très peu d’ acidité comme une tarte au citron meringuée vraiment réussie (tu me dis quand je parle vraiment trop de nourriture, hein)) que Tanguy Viel nous vadrouille dans une Amérique en carton-pâte, comme dans un livre en vrai littérature sur du vrai papier d’arbre.

excellent

Donc, tu aimeras si : tu aimes les pastiches délicats, légers (c’est pas du Mel Brooks, hein.) Si tu aimes la littérature type Gallmeister, grands espaaaces et Highway to Hell, mais que tu vois pas pourquoi Claude Chabrol, ses pantoufles et son regard plein d’acuité ne se radinerait pas dans l’équation. Si en gros t’es pour le mélange des genres, de surcroît quand il finit par être plus que le somme de ses parties, ce qui est ici le cas.

Tu n’aimeras pas : Si tu es allergique à l’hommage, au pastiche et au beurre de cacahuètes. Si tu aimes les photos d ‘écrivains où ils mâchonnent leurs branches de lunettes (sans déconner, est-ce que quelqu’un-e au moins UNE FOIS pourrait leur dire que c’est du plastique, et que par conséquent, c’est PUTAIN DE PAS COMESTIBLE BORDEL). Si tu ne vois pas l’intérêt de questionner les clichés de la littérature, pour mieux les détourner, se les approprier, pour que leur refonte amène une nouvelle créature inconnue de la Brigade du Clichay, bref, si tu aimes l’attendu, le prémâché, le traditionnel lourd, tu risque d’être quelque peu désarçonné-e. Pov’ pioupiou va.

Rouvrir le roman, Sophie Divry

Qu’on pourra surnommer « Une partie de scrabble avec Bourdieu, Hubert Selby Jr et Nathalie Sarraute, en toute décontraction.»

Eh tu sais quoi ? J’ai tilté que je t’ai parlé de plein de genres ici, de policier, de bd, de cocasserie, de jeunesse et tout le toutime, mais j’avais pas encore eu l’occasion de te parler d’un essai.

Publié par les si belles éditions Noir Sur Blanc
Publié par les si belles éditions Noir Sur Blanc

C’est pas l’envie qui m’en manquait, mais j’étais toujours un peu coincée par l’idée que soit je te parle de Mona Chollet et je risque de fangirler, soit je te parle d’un essai sur un sujet qui risque de ne pas te causer du tout, bref, j’ai fait ma timide, et j’ai tergiversé et puis là BOUM BÉBÉ

voici que débarqua majestueuse comme un framboisier bien exécuté : Sophie Divry.

kuzco boom

Du coup, il me paraissait soudain presque nécessaire de chroniquer un essai, et pouf envolées toutes mes réticences.

Sophie Divry a déjà écrit plusieurs romans qui sont tous excellents et que je chroniquerais peut-être ici même, et c’est sa première incursion dans l’essai. Je dois dire que la réussite est totale, que j’ai été enthousiasmée à la lecture. Tu sais un peu comme dans les scènes de milieu de films où le héros-l’héroïne fait un discours méga inspirant pour que ses troupes/ son équipes/ ses élèves aillent de l’avant et croient en eux, et que la musique perd tout sens de la mesure pour que pendant 5 minutes tu oublie que vraiment Clint Eastwood est trop un forceur depuis de nombreuses années.

Moi j'aime pas les dicours inspirants. Après y'en a toujours qui viennent saloper le bureau avec leurs godasses
Moi j’aime pas les discours inspirants. Après y’en a toujours qui viennent saloper le bureau avec leurs godasses

Dans « rouvrir le roman » pour faire court et simple, je dirais que Sophie Divry nous invite à une réflexion sur le roman ( no shit Sherlock) en tant que genre qui risque la sclérose, puisque cerné par des conventions qu’on ne discute plus depuis des années, et comment remédier.

Elle invite donc à questionner ces conventions et à tout faire péter putain afin que soit on les modifie, soit qu’ elles soient à nouveau utilisées en pleine conscience (non, pas façon Christophe André, lâche tes galets polis à la main à 30 boules de chez Nature et Scientologie) c’est à dire qu’elle redeviennent des outils au service d’un propos et non plus une limitation dépourvue de sens.

Tout un programme

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Oui, c’est aussi ce que j’ai pensé, merci Leopold.

Voilà. Je suis pas sure que dit comme ça, ça te vende du rêve, en même temps tu me diras ça fait des mois que je te parle sans que tu répondes, donc c’est pas comme si je pouvais cerner tes goûts, hein. Donc viens pas te plaindre que nanani Léllébore elle chronique un essai nanana.

Alors, pourquoi c’est bien cet essai ?

Déja je vais clarifier un point tout de suite : ça peut intéresser même celles et ceux qui n’ont pas fait d’études littéraires, et c’est accessible à tous. En revanche il faut avoir déjà en soi l’idée que le roman est vivant, et qu’il palpite au creux du monde.

je veux dire LITTÉRALEMENT.
je veux dire LITTÉRALEMENT.

Ce que je veux dire par là, c’est que le roman est un écho du monde tel qu’il est ou qu’il a été, et qu’en tant que tel, il faut pouvoir le considérer comme un objet en mutation, c’est une des prémisses de cet essai. Tu n’es pas obligé-e d’y avoir vraiment réfléchi, ceci dit, mais : il faut déjà avoir de la considération pour le roman pour que cette lecture soit pertinente. Et j’espère vraiment que c‘est ton cas, parce que sinon, pourquoi tu me lis ?

ah ben merci
ah ben merci

C’est bien aussi parce que, comme souvent avec les bon essais, Sophie Divry te donne envie de savoir plus et mieux, de lire plein d’auteurs pour approfondir et continuer le dialogue : elle amorce en quelque sorte une conversation avec son lecteur et donne vraiment envie d’explorer plus avant la question. C’est précieux. Et puis c’est un peu la magie du savoir : l’appétit vient en mangeant (faut vraiment que j’arrête les métaphore à base de bouffe)

C’est bien puisque c’est éclectique et qu’elle cite Sarraute, Stephen King et Bourdieu, et que quand tu le repose tu a envie de crier OKAY JE VAIS LIRE TOUS LES LIVRES DU MONDE JE REVIENS.

L’auteur a aussi la finesse d’intégrer des questions sociétales dans son essai, ne considérant pas le roman comme « pur » et détaché. Au contraire elle le recentre au monde, en l’articulant notamment aux idée de classe sociales, de race qui sont des interrogations de plus en plus nécessaires.

Social Justice Wombat voit totalement ce que je veux dire
Social Justice Wombat voit totalement ce que je veux dire

D’un point de vue stylistique comme sur le propos, c’est un essai chaud, dans lequel elle laisse sa voix paraître, loin de tout académisme, tu aura la sensation d’avoir une conversation avec un-e ami-e un peu bavard-e, mais diablement pertinent-e. A la lecture on ressent la tendresse de Sophie Divry pour la littérature, elle pose un regard affectif sur les questions qu’elle soulève, ça ressemble parfois à une confidence. Elle n’est pas dans une démarche avec une méthodologie rigoureuse, mais plus dans le flot de pensées, le tout ayant un rendu libre et gratuit follement appréciable. Et sa réflexion n’est pas dénuée d’humour, elle ne se prend pas au sérieux.

J’arrêtais pas de me dire en la lisant, « méwi MÉWIIIIIII MEUF » parce qu’elle semblait ne cesser de mettre le doigt sur des pensées que je n’aurais pas su formuler, mais qui n’attendait que quelqu’un pour le mettre au jour. Stimulant et enthousiasmant, donc.

meryl streep

C’est bien puisqu’elle remet en cause des idées reçues, ce qui est toujours rafraîchissant. Elle t’emmène pour que tu penses plus loin que le bout de ton nez, sans dogmatisme. Et penser plus loin que le bout de notre nez, c’est probablement la meilleure chose qui puisse nous arriver à tous et toutes.

Bonus : elle bashe le concept de « grantécrivain », et en la lisant, j’imaginais François Busnel avaler de travers son petit four pour finir par se noyer dans sa propre obséquiosité à l’égard de Foenkinos. Ce qui était proprement réjouissant.

Tu aimeras si : tu veux changer un peu de la fiction. Si Sophie Divry t’avait déjà réjouit dans ses précédents écrits, par son impertinence sereine. (oui on dirait un slogan de campagne. Vivement que ça s’arrête putain) Si tu aimé le ton nonchalamment explorateur des essais de Mona Chollet. Si tu refuses de te laisser intimider par l’érudition. Si tu aimes réfléchir un peu, mobiliser des parties de ton esprit laissées un peu en friche (motif : Netflix. Crois moi, je te juge pas)

Tu n’aimeras pas :Si tu vois pas le problème avec Busnel et Foenkinos. Si pour toi une réflexion doit servir à quelque chose et que tu prononces des phrases type : « je veux dire CONCRÈTEMENT ». si tu apprécies les postures anti-intellectuelles (type : c’est pour les snobs, c’est de la branlette, qu’est ce qu’on s’en fout, et puis qu’est-ce qu’ils y connaissent au monde réel ) Dans ce cas, grandis un peu putain.

Le Teckel, Tome 1, Hervé Bourhis

Qu’on pourra surnommer « Hubert Bonnisseur de La Bath te pitche le scandale du Médiator »

Cette semaine, j’ai été malade mais genre malade comme un iench’, du coup j’ai assez peu d’énergie à te consacrer, donc, je te cause d’une bd drôle, inattendue, et que tu sera suave de lire sans me demander trop d’arguments ok ?

le teckel

« Le teckel » donc est une trilogie parue chez Casterman, dont je n’ai pour l’instant lu que le premier tome, et c’est celui que je vais te chroniquer aujourd’hui, parce que je suis pas François-Mèche-Ondulante-Busnel et que je te vends pas ce que j’ai pas lu.

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« Le teckel » est une bd humoristico-policière (plus drôle que policière d’ailleurs) qui nous raconte l‘histoire d’un jeune ingénu travaillant depuis peu au sein d’un laboratoire pharmaceutique, (ce qui a priori, n’est guère malin, quand on est un jeune ingénu m’enfin bon) qui a pour mission de vendre aux médecins une nouvelle version d’un médoc, (l’ancienne étant entachée d’un vilain scandale à base d’effets secondaires) bref, la tâche n’étant pas aisée, il travaillera en tandem avec le meilleur visiteur médical qui soit : Guy Farkas, dit Le Teckel.

teckel 2

C’est donc le road-trip de ces deux gars que l’on suit, enrichi de moults rebondissements, de flash-backs explicatifs quant à l’énigmatique personnalité du Teckel, c’est pop, ça ne se prend pas au sérieux une seule seconde et c’est hilarant.

Évidemment l’auteur prend soin de jouer à fond de certains clichays comme celui de deux équipiers aux méthodes diamétralement opposées

Somerset et Mills ne voient pas de quoi je veux parler.
Somerset et Mills ne voient pas de quoi je veux parler.
Sculder et Moldy non plus
Sculler et Moldy non plus

Le cliché aussi du commercial gouailleur, queutard et « bon vivant ».

Souviens toi...Pooelvorde dans "les portes de la gloire" <3
Souviens toi…Poelvoorde dans « les portes de la gloire » <3

Et des labos pharmaceutiques pourris et cyniques.

Mais la grand avantage de cette bd, c’est que comme l’a fait Hazanavicius avec OSS 117, l’humour est poussé juste un poil plus loin que d’ordinaire, il déplace le curseur un tout petit peu en direction du malaise, amenant par là un rire qui a transité par plusieurs étapes avant d‘éclore, un rire presque de soulagement.

OSS117catastrophe

Le personnage du Teckel est atroce : il est, comme OSS 117, raciste, misogyne, stupide et son ego est aussi boursouflé qu’une hémorroïde. Son acolyte a beau tenter de le rendre un peu moins con, Le Teckel a le sens de la phrase choc, et le tout donne des dialogues assez truculents à la Audiard qui te feront glousser à plus d’un reprise.

tontonsflingueurs

Donc voilà, c’est une Bd funky, dont l’intrigue policière n’est qu’un prétexte à développer un personnage détestable et ridicule , une sorte de Jean Rochefort cabotin au dernier degré, ce qui est quand même super et que demande le peuple.

Pas de quoi.
LA MAGIE

Donc tu aimeras : Si tu cherches une bd pas prise de tête, pour te désopiler paisible. Si tu es sensible à l’humour d’OSS 117, ainsi qu’ à son côté vintage. Si tu aimes lire en imaginant les voix des personnages et que tu es capable de la faire avec la voix de Rochefort, et là je te garantis une expérience de lecture mioumioumioum.

Tu n’aimeras pas : Si tu chéris les labos pharmaceutiques de tout ton cœur. Si Jean Rochefort ne t’a jamais séduit-e, même un tout petit peu (tu mens.)

La favorite, Matthias Lehmann

Qu’on pourra surnommer «Bip Bip et Coyote t’ont réécrit la comtesse de Ségur »

« La favorite » a reçu bon nombre de critiques élogieuses, et c’est amplement mérité.

la favorite

Ce curieux roman graphique jouant sur plusieurs tonalités (tant dans l’écriture que dans le dessin) crée une atmosphère cauchemardesque et merveilleuse, perturbante puisqu’ à la fois inquiétante et pleine d’espoir.

C’est du sucré amer sur tes papilles, comme quand CARAMEEEL BONBONS ET CHOCOLAAAAAAT cache des baies de poivre, c’est profond sans être grandiloquent et dérangeant sans être gore.

gore monty pythons
J’ai tapé « gore » dans google image (ne le fais pas). Finalement, je suis sympa je t’ai choisi ça.

T’es prêt-e ? Je te raconte un peu ?

Dans « la favorite » on se concentre essentiellement sur un personnage, une petite fille, Constance, dans une époque assez indéfinie qui vit dans une sorte de château. Un domaine ambiance mi-« Rebecca »,  mi-« Malheur de Sophie » et dans lequel cette enfant vit des aventures de môme de son âge (environ une dizaine d’années)

Elle court, saute dans les flaques de boue, grimpe aux arbres, invente des histoires sans fin dans les moultes salles du manoir, casse des trucs, en tâche d’autres et surtout…

…subit les punitions de sa grand-mère, une espèce de tarée au chignon aussi rigide que sa personne. Et ce, sous le regard bienveillant mais lâche et impuissant de son grand-père qui, s’il se refuse à la frapper, ne va pas pour autant jusqu’à la protéger. (parce que eh bon faut pas déconner les adultes ont toujours raison, pas vrai ?) Elle subit des châtiments corporels et psychologiques pas piqués des vers.( et vazy que je t’enferme dans le grenier terrifiant et que je te tire les cheveux)

Bref c’est pas la grosse teuf chez Mémé Torgnole.

matilda de vito
Dans ces moments là, il est bon de se remémorer la revanche de Matilda.

Puis un jour, la marmotte fait la connaissance d’autres marmots, les enfants du gardien du domaine, qui eux vivent pleinement les années 70. Ce qui signifie qu’ils ne sont pas vêtus de froufroutante dentelle victorienne comme elle, mais de pattes d’eph’, et de sous pulls en acrylique qui font des étincelles si tu les enlève dans le noir. Ce qui est une autre forme de maltraitance, ne nous leurrons pas. Enfin, bref, eux vivent une vie d’enfant normale, c’est à dire qu’ils peuvent sortir du domaine, (ce qui n’est pas le cas de l’héroïne) ils lisent des magasines, fument des clopes en cachette et écoutent la radio.

Ainsi, petite môme va sentir de façon plus consciente que quelque chose dysfonctionne genre GRAVE dans sa vie, et chercher à se libérer du joug de ses grands-parents.

Quand tu décides que ça suffit les conneries, et qu'en plus tu as un excellent coiffeur-visagiste
Quand tu décides que ça suffit les conneries, et qu’en plus tu as un excellent coiffeur-visagiste

Alors comment éviter l’écueil « malheurs de Sophie » ?

(L’écueil malheur de Sophie, c’est quand tu as des pages et des pages de descriptions complaisantes sur les coups de fouet que l’on assène à un enfant, les cicatrices que ça lui laisse et que l’auteur considère que le vrai problème c’est comment cette sale gosse a encore déchiré le bout du coin de l’ombre de l’ourlet de sa robe en putain de taffetas. Bref, ce livre merveilleux qu’on colle entre les mains des mômes (plus particulièrement des filles d’ailleurs) depuis des générations me semble poser de nombreux problèmes. Je t’invite à lire ou relire la version de Gotlib et Alexis des malheurs de Sophie, qui démontre ce problème tout en étant comme à l’habitude parfaitement hilarante.) Or, « la favorite » est un très bon contre-exemple pour tous les éléments problématiques des malheurs de Sophie. Fin de la parenthèse.)

sophie gotlib

Cet écueil nous est évité parce que l’auteur adopte le regard de l’enfant avant tout, et que sa rage est mise en avant : elle est un véritable sujet. Ce roman graphique ne fait pas l’apologie de l’obéissance :on comprend bien que pour l’enfant qui obéit après une punition, il ne s’agit pas de repentir mais bien d’une soumission teintée de hargne, et que cette colère devra bien s’exprimer par la suite, d’une manière ou d’une autre.
Parce que le châtiment corporel n’est pas tant le propos que celui d’une résilience, du pouvoir de l’imaginaire, de la force et de la détermination propre à l’enfance.

Et ça commence très tôt.
Et ça commence très tôt. Ne t’avise pas de chercher #BébéBruceLee

Parce qu’il aborde des questions modernes, comme le genre, la puberté, la colère de l’enfance, qui pour une fois n’est pas juste considérée comme un âge d’or plein d’innocence et parties de marelle à la con. (Et je dis pas ça parce que je sais pas sauter à cloche pied. J’y arrive très bien, ok. J’ai juste pas envie c’est tout.)

Parce que plutôt que de désigner une méchante simple à l’extrême, l’auteur nous amène à considérer d’un œil nouveau le rôle passif de l’autre, celui qui ne « fait pas de mal », mais qui ne lutte pas non plus. (souvent les représentations de ces acolytes passifs sont teintées de complaisance, ce qui me donne un peu envie de hurler. Il me semble qu’ici Lehmann nous apporte une vision plus nuancée et pertinente sur le question-pas si simple-de la complicité)

Parce que malgré la dureté du sujet, c’est un roman graphique qui refuse la résignation, la complaisance, il parle de lutte, de révolte, de beauté et du pouvoir de l’imaginaire.

Il y a un aspect merveilleux dans tout ça, où l’univers mental de l’enfant se déploie sous nos yeux avec la complicité du dessin, qui inspiré par les gravures de Gustave Doré, emmène l’histoire loin du sordide pour la tirer vers le merveilleux de Perrault, et les mises en images délirantes de Cocteau. Le tout enrichi d’un aspect humour noir à la Edward Gorey, parce qu’on n’est pas des gobeur-se-s de flan.

cocteau
« Oh non, pas du flan ! »

Parce qu’il y a des twists. Oui plusieurs.

Quand il y a plusieurs twists. Et non, toujours pas déso de ce jeu de mots.
Quand il y a plusieurs twists. Et non, toujours pas déso de ce jeu de mots.

Dont évidemment je ne te dirais rien. Mais le genre de twist qui te donne envie de reprendre la lecture depuis le début puisque maintenant tu sais de quoi il retourne et tu quêtes tous les indices qui passaient inaperçus en première lecture, et lorsque tu les trouves tu hoches la tête d’un air entendu et tu te sens complice avec l’œuvre et son auteur et d’ailleurs, c’est bien agréable ma foi.

Parce que le dessin mi-gravure solennelle mi-cartoon impertinent oxygène une situation tendue et anxiogène. L’auteur nous offre un mélange parfait entre le passéisme figé (représenté par Mémé Torgnole, Pépé Biture et leur sens de l’éducation pour le moins daté ) et l’inconvenance bordélique et mouvante du cartoon. Est-ce que ce monde est sérieux ? Pas vraiment, du coup.

Francis arrête de répeter tout ce que je dis
Francis arrête de répéter tout ce que je dis

Du coup tout ira bien.

Tu aimeras si: Tu aimes l’esthétique mentionnée plus haut, de la gravure, du merveilleux typé à la Gustave Doré, mais que tu n’es pas contre un peu d’irrévérence au milieu de tout ça. Si tu aimes les histoires de revanches, les twists qui te font dire « hooooon mé du coup mé depuis le débuuuuuut honlala ». Si tu a toujours rêvé que Sophie s’offre un bocal plein de bonbecs, puis flanque du scotch sur la bouche de sa belle-doche maltraitante avant d’appeler tranquillement les keufs pour la balancer et enfin avoir une vie meilleure où elle aura le droit de grimper aux arbres. Si tu veux une vision de l’enfance qui ne soit pas idéalisée.

Tu n’aimeras pas : Si tu penses que « bon si on peut plus taper sur son propre gosse on va finir comme ces Suédois làààà et que les enfants faut leur mettre des limites hein. » Si tu vois l’enfance comme un paradis de pureté, d’innocence et de gentillesse. Si Gotlib ne t’a jamais fait rire parce qu’on t’a décervelé-é et que depuis tu as des goûts de chiottes. Si tu n’aimes pas les twists parce que t’a toujours préféré les Snickers parce que t’aimes bien deviner tout à l’avance et que tu portes des sous-vêtements avec les jours de la semaine brodés dessus. Triste personne.

Amour Monstre, Katherine Dunn

Qu’on pourra surnommer « Tod Browning fricote avec la famille Tenenbaum »

Il est temps de parler du bizarre, du vrai. Pas du loufoque, pas du déjanté, pas du zinzin, non, du bizarre, de l’étrange. De ce qui est nous et à la fois pas du tout.

Il est temps de parler de cet ovni inimitable qu’est « Amour Monstre » de Katherine Dunn. (À ne pas confondre surtout avec ce roman incroyablement misogyne « L’amour Monstre » écrit par cette sombre fistule de Louis Pauwels (et je signale tout de suite pour les deux du fond, que ça n’est pas parce que Gainsbourg cite Pauwels dans ses chansons que ça en fait un génie.)

Donc, « amour monstre » de Katherine Dunn est un roman américain de 1989, récemment traduit puis paru en France aux très jolies éditions Gallmeister.

Tu sais Gallmeister, c’est l’éditeur qui mise tout son catalogue sur l’Amérique des grands espaaaces, et la nature hostile mais bonne professeure, et les road trips avec les pieds sur le tableau de bord, parce que l’Amérique c’est la liberté des yieps sur la route sixtisix oké.

Born to beee wiiiiiiiiiild
Born to beee wiiiiiiiiiild

Bref, si j’aime cet éditeur pour sa cohérence en terme de catalogue, et le soin qu’il apporte à ses parutions qui sont toutes fort belles, je n’y retrouve que peu mes centres d’intérêts principaux en littérature. Le bouzin manque un peu d’atermoiements amoureux à mon goût, mébon.

Et puis un jour, peut-être un pas fait comme un autre, va savoir , je traînais dans ma librairie et j’ai littéralement été appelée par ceci :

HEY SALUT
HEY SALUT

Donc, la couv là qui me fait « pssst pssst hé madmoizelle, eh t’a pas 24,80€ et puis après on va chez toi, ça te dit, tu me lis la préface allez juste la préface vazy »

J’ai dit « déjà je m’appelle madame, et puis 24,80€ ça fait le prix de 3 poches alors, explique moi, pourquoi je te lirais même juste la préface hein. »

Elle m’a dit « vazy mademoiselle fait pas ta François Busnel, lis moi juste la quatrième »

Tsé quoi, j’ai un cœur. Alors, je l’ai pris ce livre, et j’ai lu sa quatrième. Il a frissonné sous mes doigts, parce qu’il savait que l’affaire serait pliée, rien qu’en lisant « amphétamines et radiations », « phénomènes de foire » et « naine bossue albinos. »

pennywise

Alors, de quoi parle « Amour Monstre »?

Dans ce roman, tu vas faire la connaissance de la famille Binewski, Papa Al et Maman Lily qui ont pour ambition de créer leur propre freak show. Et qui, pour ne pas galérer à parcourir le monde à la recherche de freaks, et parce qu’on est jamais mieux servi que par soi-même, décident d’expérimenter une procréation à base de drogues et de radiations (#CétaitLeBonTemps), le tout dans le but de mettre au monde leurs propres phénomènes de foire.

Idée sympa du dimanche Do it toi-même ton freakshow
Idée sympa du dimanche : Do it toi-même ton freakshow

C’est ainsi que Lily donnera naissance (entre autres) à Arturo l’Aquaboy son fils doté de nageoires, à Iphy et Elly, les sœurs siamoises, Oly naine, bossue et albinos, et Chick, qui semble, lui, ne rien avoir de particulier puisqu’il est (malgré les radiations, et la gestation sous acides) étonnamment normal.

La famille Binewski est très unie, mais bouffée par les rivalités frère-sœurs, les ambitions de chacun-e, les désirs d’émancipation et au milieu de tout ça, ils doivent assurer leur subsistance grâce à leur spectacle itinérant.

Tu voulais du pas banal ? Du bizarre ? Et bien il est là : dans tout ce que l’humanité peut avoir de pire et de meilleur. L’on voit surgir des idées impensables, et des désirs hideux mais compréhensibles : le bizarre naît de l’humanité la plus profonde et la mieux partagée.

Sur la quatrième de couv’, il est noté une citation du cinéaste Terry Gilliam pour nous décider à acheter le roman, qui dit « après l’avoir lu j’avais honte d’être si tristement normal »

facepalm
En revanche il n’avait pas honte d’être devenu si tristement con on dirait

Eh bien je pense que Gilliam et moi n’avons pas lu le même roman. Je crois que s’il y a une chose que ce livre nous donne à comprendre c’est combien rien n’est normal quand des passions bêtement humaines sont en jeu, combien les actions les plus moralement discutables sont le fruit d’un chemin, chemin qu’en tant que lecteur on parcourt en même temps que les personnages, et dont on comprend tout à fait l’issue. Ce que fait ce roman, n’est certainement pas d’exacerber une prétendue différence entre le normal et le bizarre, contrairement à ce que Gilliam (qui patauge dans le boulgour depuis plusieurs films, soyons honnêtes) semble penser. Ce livre nous apprend que le bizarre et le normal ne sont que les deux facettes d’une même pièce, et que cette pièce c’est n’importe le-laquel-le d’entre nous. Donc il est à côté de la plaque avec sa ptite phrase là.

Le bizarre authentique, le vrai laid, le véritablement dérangeant, c’est celui qui se terre en nous. Peut-être que Terry Gilliam n’a pas lu-vu assez de Survival pour le savoir, mais bon, le principe est connu. Bon par contre tu lis et tu interprètes ce livre comme tu veux hein. Là je tape sur Gilliam, mais c’est juste parce que j’en ai pas souvent l’occasion.

Quand tu clashes poliment
Quand tu clashes poliment

Ce miroir déformant que nous tend Katherine Dunn est, en tous les cas, troublant, cruel et drôle à la fois.

C’est bien parce que si a priori, on peut avoir quelques craintes sur le sujet des phénomènes de foire, de leur monstration et du pathos, l’esprit « Jean Luc Delarue » (qu’on peut aussi appeler l’esprit « Vous êtes fétichiste des sabots lorrains depuis que votre mère vous a annoncé que vous étiez l’enfant d’un centaure hémophile ») se tient biiiien éloigné de ce roman.

C’est bien parce que, si l’on suit particulièrement les pensées et le point de vue d’Oly, les motivations de tous les personnages sont toujours présentes à notre esprit : on a connaissance des tiraillements de chacun, et c’est ce qui fait que ce roman est si riche : au lieu de faire un catalogue des ambitions, des spécificités, des rancœurs des Binewski, il articule tout ceci, les uns en fonction des autres, les actes en réponse à d’autres.

On n’assiste pas à une accumulation de particularités, mais à une mise en relation entre des êtres particuliers. C’est une famille, une vraie, et j’ai vu peu d’auteurs savoir autant leur donner vie.

C’est d’ailleurs pour ça que j’ai pensé à la lecture à la Famille Tenenbaum de Wes Anderson, ou au Irving de « l’hôtel New Hampshire « , tout le monde là dedans est un peu barge, et c’est grâce à ça autant qu’en dépit de, d’ailleurs, que ça fonctionne.

Bah lis le et tu verras. L'autre, heh.
Bah lis le et tu verras. L’autre, heh.

C’est bien parce que c’est un roman qui sait démontrer combien dans une famille unie, il y a de la place aussi pour l’animosité, la colère les envies de vengeance et que paradoxalement, les liens loin d’en être amoindris, s’en trouvent renforcés.

C’est bien puisque c’est une lecture vive, débordante, très physique, presque luxuriante : l’auteure ne porte pas de jugement sur les comportements et la moralité de ces personnages, et toute son écriture s’en ressent : elle a laissé la place aux débordements, au foutraque, c’est une lecture flamboyante, qui refuse l’épure et l’aseptisé. C’est souvent choquant, remuant, il y a du magnifique, de l’horrifique, c’est violent et tendre à la fois.

Donc tu aimeras si : Tu aimes l’univers des Freakshow (que ce soit mis en scène par Browning, ou réactualisé par American Horror Story) ; si tu aimes voir se brouiller les frontières du moralement acceptable sous ton regard impuissant et fasciné, si tu aimes voir se déjouer un par un tous les pièges du pathos et que pour autant, tu es prêt-e à éprouver des émotions très vives sur des questions cruciales comme la maternité, l’eugénisme, les relations frères-sœurs, les bocaux de formol et les rosiers.

Tu n’aimeras pas : Si tu t’attends à une lecture cheap thrills façon Petit Détective. Si pour toi, le bizarre c’est forcément l’autre. Si tu as un truc avec les sabots lorrains. Si tu n’aimes pas le grotesque, et que tu es du genre à vouloir que tout soit symétrique même tes revers de jean et les plis d’amertume aux coins de tes lèvres. Dans ce cas, bonne chance avec la vie.

Le Camion de Léon, A.Nesme, E. Beaumont, N. Bélineau

Qu’on pourra surnommer « Freud est passé par là, et il a bien goleri »

Aujourd’hui, je me suis dis tiens, ça fait longtemps que j’ai pas fait un instant confettis et barbeuc. Et puis bon, j’ai fouillé dans mes lectures les plus récentes et si j’ai trouvé quelques déceptions, quelques ratages, je n’ai trouvé que peu de raisons de fulminer.

Or, pour un bon instant confettis et barbeuc, il faut fulminer. Un peu comme devant la campagne présidentielle, ou des propos tenus par Laurent Wauquiez. C’est ça l’esprit, un truc qui t’enrage et qui mérite que tu vides ta hargne dans un billet, pour procéder ensuite à un autodafé mental libérateur.

Je cherchais, et puis soudainement : le tilt, le cling le shouba wham plop wiiiizzz

le camionde leon

Il faut que je te causes du Camion de Léon. À cet instant j’ai littéralement entendu les trompettes de l’illumination mentale résonner sous mes cheveux hirsutes. (Elles jouent du Tom Waits chez moi, c’est très athée comme trompette).

tom waits
Quand j’ai enfin trouvé un livre à haïr

« Le Camion de Léon » est un livre jeunesse paru chez Fleurus, dont tu sais peut être déjà que c’est un éditeur trèèèèès conservateur qui a notamment un souci avec l’homosexualité et l’avortement. Et qu’on trouve pour autant partout en médiathèques, librairies et CDI. Supayr.

C’est un livre qui s’adresse aux touts petits, vraiment tout petits jusqu’à environ 2 ans.

Il faut aussi que je t’explique pourquoi je trouve important de te signaler l’existence de cette incommensurable merde aux relents puants.

Ça tient en un concept : parce qu’on ne se méfie pas. Propagande insidieuse chez Fleurus, c’est des loutres à l’extérieur et des vautours à l’intérieur.

Il ne faut jamais se priver d'un gif de loutre, même hors sujet
Il ne faut jamais se priver d’un gif de loutre, même hors sujet

Lorsque s’est posée la question de trouver à Progéniture un livre sur les camions pour répondre à sa marotte du moment, elle était encore minuscule. Il lui fallait un ouvrage très simple, livre qui s’il ne présentait aucun intérêt narrativement, devait impérativement lui offrir le plaisir de mater un camion sous toutes les coutures, parce que quand un-e marmot-te a une obsession, il fait pas semblant.

Donc on se foutait de l’histoire, on voulait un camion bien visible sur chaque page, du tout carton, parce que sinon, elle va le bouffer (enfin, elle va le bouffer anyway, mais en tout carton, il survivra plus longtemps), des couleurs chamarrées et chatoyantes. On n’avait pas le temps de choisir très soigneusement, parce que si t’a jamais vu un rayon jeunesse en librairie, je te le dis, c’est l’apocalypse du classement, y’ a des mômes partout qui collent sournoisement leurs crottes de nez sur les bacs et qui font des colères et qui parlent fort pour dire de la merde (#UnPeuCommeMorano) et pendant ce temps là, tu dois t’assurer que ta progéniture ne fais pas les mêmes conneries que les autres (et si ta progéniture est originale, qu’elle n’invente pas de nouvelles conneries à faire) bref, tu te magnes, parce que tu veux sortir de ce que Dante Alighieri désignait très certainement-de façon plus où moins évidente selon les interprétations- comme le neuvième cercle de l’Enfer, et tu t’empares de ce que tu vois en premier, qui est accessible et qui te semble correspondre à tes critères pourris de parent débutant, j’ai nommé « Le Camion de Léon ».

horrible decision

Mais de quoi ça parle le camion de Léon ?

Eh bien c’est tout simplement l’histoire de Léon qui a un beau camion de pompier rouge et qui s’en sert pour éteindre des incendies. C’est basique, simple, il n’en faut pas plus pour des bambins parce que bon, pendant un certain temps, ils sont quand même un peu teubés.

Certes, c’est peut-être pas terrible, comme histoire, mais bon, pourquoi en faire tout un fromage ? Me diras-tu, car je te connais, tu es nai-f-ve, et toujours bien disposé-e à faire avancer un billet de blog avec des questions qui tombent à point nommé.

Ce à quoi je répondrais que je ne perds jamais une occasion de faire un fromage, déjà. Et ensuite, parce que le camion de Léon est coincé dans un tel sous texte de merde sexiste que je le soupçonne d’avoir été écrit par les moines responsables du Malleus Maleficarum. (tu me dis, quand j’exagère, hein, surtout).

montypython witches

Alors pour commencer, Le camion de Léon est clairement marqué pour les keums. J’ai testé dans les mains de Progéniture, ça ne s’est pas dissout pour autant. Publicité mensongère.

Bon, là, le problème est mineur, puisque c’est au parent de choisir de s’affranchir ou pas de ce marquage obsolète et ridicule : la propagande ne touche pas les enfants directement, ça m’enrage moins.

Mais bon, on note que chez Fleurus, il ne semble pas évident qu’un toute petite veuille s’intéresser aux camions. C’est vrai que c’est bien connu, les enfants ne s’intéressent jamais aux gros trucs bruyants et colorés et majestueux qu’ils voient au quotidien. Leurs centres d’intérêts sont directement reliés à leurs organes génitaux, et non à leur éducation, et leur vie quotidienne. #OvairesDansLeChignon

Ensuite, plus rigolo, il semblerait que Léon ait un petit quelque chose à compenser :

« Le camion de Léon est très beau / Avec sa grande échelle et ses gros tuyaux / Il est toujours prêt à démarrer quand un feu est déclaré/

shrek qqch a compenser

(Et c’est ainsi qu’on retrouve Léon à quarante ans, avec un début de calvitie, une grosse montre et une décapotable qu’il fera vrombir s’il y a du public sur le parking du Leader Price. #LaMisandrieCestJoli.)

Bon revenons à Léon dans son camion, qui doit éteindre un incendie.

Je te le donne en mille : C’EST UNE MEUF QUI A FOUTU LE FEU.

Probablement avec son fer à friser d’ailleurs, mais l’histoire ne nous le dit pas. Donc, non seulement cette gourdasse a foutu le feu, mais elle est aussi coincée dans sa maison. Et donc, en plus du point GROS CAMION GROS TUYAUX, nous avons le point DEMOISELLE EN DÉTRESSE ET GOURDASSE.

Et que fait Léon: il sort SA GROSSE LANCE A INCENDIE ET IL EN FOUT PARTOUT POUR ÉTEINDRE LE FEU DE LA MEUF. J’ai pas les illus’, mais tape ça dans Google images si tu veux, on verra bien si c’est pour les enfants, et si c’est très catholique tout ça.

Quand j’ai lu ce truc à Progéniture j’ahurissais totalement, et de plus en plus à chaque seconde.

Les auteurs étaient genre : « Hum non, ce n’est pas assez gros, il faut en remettre encore. »

Je crois que c’est la seule fois de ma vie que j’ai jeté un livre à la poubelle. Livre qui s’adresse à des tout-petits, au cerveau infiniment plastique et pour autant qui peut se trouver profondément marqué par les stéréotypes, et Fleurus essaie clairement d’ancrer ces stéréotypes dans l’esprit des mômes.

colère

Aussi, pour info la collection « Ptite Fille » ne comprends que des « jeux ». Je m’explique : chez « P’tit Garçon » Léon est effectivement pompier, Mattéo est effectivement facteur. Mais chez les filles, elles jouent : à la poupée, à la princesse. Elles ne sont pas. Au mieux, les filles peuvent jouer à être vétérinaire, ou docteur, mais pas effectivement exercer ce métier. Bravo. Vraiment. Permettez que je vous crache dans les orbites que j’aurais préalablement évidées à l’aide de mon couteau à huîtres estampillé théorie du djendeur.

maggi smith kill

Donc en gros Le camion de Léon c’est quand la Team serre tête en velours se laisse un peu déborder par ses fantasmes, tout en voulant s’assurer que les deux genres restent bien chacun à la place qui leur a été assignée de façon fucking arbitraire par on ne sait fucking qui dans on ne sait quelle fucking loi.

Mais qu’en plus ils veulent qu’on paye pour ça, et qu’on bourre le crâne de notre marmaille avec.

Je te propose donc de saturer leur boite mail si ça te tente à base de « je ne comprends pas j’ai acheté un livre de la collection Ptit Garçon à ma fille et il ne s’est pas dissout, est-ce un défaut de fabrication ? » ou de « François Fillon a téléphoné, il voudrait que vous lui rendiez son programme ».

Donc, tu n’aimeras pas si : Tu es fatigué des stéréotypes, et que tu penses que les enfants méritent mieux que ça. Si tu n’a rien à compenser. Si comme moi, tu trouverais ridicules toutes ces idioties sexistes si ça ne faisait pas autant de mal.

Tu aimeras si : Tu penses que c’est mal de laisser les enfants choisir leurs centres d’intérêt indépendamment de leur genre. Si tu penses que tu n’est pas « contre l’égalité entre les femmes et les hommes, mais que bon, il ne faut pas oublier nos différences » auquel cas ferme la porte en sortant, et jette toi dans un volcan en éruption, merci.

La dictature des ronces, Guillaume Siaudeau

Qu’on pourra surnommer « Le Prisonnier fait son retour à la terre »

Publié chez un éditeur de qualitay, Alma (décidément, à croire que je te prends pas pour un-e gobeur-se de flan) La Dictature des Ronces est un étrange et croquignolet petit roman.

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Après le pavé-fleuve de « La maison dans laquelle », je me suis dit : faisons dans le court (150 pages environ), dans le léger, dans le primesautier, et ce roman surprenant et fantasque s’est imposé à moi

toc toc toc

-Oui ? Bonjour ?

-Oui, Mme Lé-lla-y-bore ?

-C’est Léllébore, en fait ; je peux vous aider ?

-C’est la Brigade du Cliché. On nous a appelé au sujet d’une expression tout faite Mme Léllélaboure.

-Léllébore, brigadier. Alors, ça, ça m’étonnerait beaucoup. Je veille à ne jamais employer d’expressions toutes faites. Sauf « ACAB », bien évidemment.

-Vos lecteurs ont fait mention d’un « s’est imposé à moi ». Savez vous que ce genre de propos est passible d’un an de lecture d’éditos de Franz Olivier Giesbert ?

– Alors, ça permettez moi de vous dire que c’est un peu fort de caf…! damn ! me voilà faite !

-Qu’est-ce que je disais. Allez, on l’embarque. Des malades pareilles en liberté, ça me gondole les entrailles. La prochaine étape, c’est quoi hein ? d’abord un roman « s’impose à vous » et puis après c’est « un choc esthétique salvateur », c’est ça ? Ou pire « une révélation de cette rentrée littéraire » ?

-Mais non, mais jamais je….

-Mme Léyébaulle. Veuillez nous suivre, sans faire d’histoires s’il vous plaît

*Dans son talkie* « C’est bon, flagrant délit d’expression toute faite. Prépare les éditos, on la tient »

Et donc, disais-je ce roman m’a semblé de bon aloi, le printemps débarque, l’atmosphère est idéale pour cette lecture.

Donc, « La dictature des ronces », dont je n’arrive pas savoir si c’est un fort joli titre, ou un titre kitshouille à souhait, ou bien les deux, est le second roman de Guillaume Siaudeau, qui non seulement est un écrivain français, mais a le culot de vivre à Clermont-Ferrand, ce qui, tu en conviendra, est loin de te vendre du rêve et de t’inviter au voyage mon enfant, ma sœur. Dis toi que malgré tout, j’ai quand même choisi de te parler de son roman.

c'est tipar
c’est tipar

Alors, de quoi ça parle, ce roman ?

C’est l’histoire d’un mec, narrateur dont on ignore le prénom, et que pour l’occasion je vais renommer Thelonius (parce que c’est agréable à prononcer, même juste intérieurement) qui accepte de donner un coup de main à son ami Henry (et normalement, si tu a lu Dorian Gray, tu sais qu’être ami-e avec un dude qui s’appelle Henry a plutôt tendance à te foutre dedans grave, mébon, visiblement, il l’a pas lu au collège Thelonius)(ou alors tu a juste tout le temps dans la tête J’ME PRÉSENTE JE M’APPELLE HENRI et c’est genre super relou d’être son-sa pote du coup) en gardant sa maison, son chien et son jardin pendant son absence.

Il débarque alors sur l’île de Sainte Pélagie (oui, cet endroit s’appelle comme une porte parole de la manif pour tous, moi je dis méfiance et serre tête en velours), fait connaissance avec le chien Nestor, se familiarise avec les lieux. Il met son plus beau moule-kiwis pour aller à la plage, papote avec les autochtones, et chaque fois fait des rencontres parfaitement improbables, nonsensiques, un vrai catalogue de foudingues en goguette.

Au début de son séjour, il est aimablement averti que son passage sur l’île se doit d’être d’assez courte durée puisqu’en gros, elle rend tout le monde maboul. Mais pas azimuté façon Jack Torrance, plutôt d’une manière douce et mélancolique mi-chapelier fou, mi-allumeur de réverbères. (et re mi ours derrière)(et oui, j’aime cette vanne, je ne m’en lasserais jamais #NotAPhase)

we're all mad here

Alors, pourquoi c’est bien ?

C’est bien puisque la lecture de ce roman invite à la contemplation : beaucoup d ‘éléments du récit sont liés à la nature, aux éléments, au paysage, le tout donne une atmosphère apaisante qui invite à la rêverie. Donc ça détend, et comme le printemps se pointe, c’est maintenant le pile juste bon moment pour le lire dans l’herbe avec des oiseaux qui chantent. (Ou si c’est plus ton truc, dans une cave sombre avec les pépiements de tes chauves souris de compagnie. On est pas obligé-e-s d’aimer le printemps, on peut aussi être simplement Batman. Stop les injonctions hein.)

Batman, tout simplement .#wokeuplikethis
Batman, tout simplement .#wokeuplikethis

C’est bien parce que c’est drôle : je te le disais plus haut, Thelonius ne rencontre que des gentil-le-s chtarbé-e-s, et rien de tout ce qui est fait ou dit n’est attendu.

Tu connais mon problème avec la notion de loufoque en littérature ces dernières années (« et là on, dirait que la héros accroche des tournesols à son chapeau de paille, parce qu’il est vous savez…un peu…zinzin quoi ») et là pour le coup, on est pas du tout sur du dingo-mais-surtout-pas-dérangeant-et-pas-trop-absurde-sinon-la-ménagère-comprend-plus ; on assiste à de vraies surprises. La Brigade Du Cliché ne pourrait pas intervenir. C’est plutôt une bonne nouvelle.

C’est bien puisque même si c’est un roman léger et simple de prime abord (et dont la lecture, fluide et aisée, coule paisiblement) il laisse un petit goût de bizarre assez inattendu.

La vie sur l’île se Sainte-Pélagie s’enrichi d’un parfum très doux-amer, un mélange de bien-être, d’apaisement et de mélancolie. Plusieurs scènes du roman sont inquiétantes, voir angoissantes, mais ne font que passer au milieu du déploiement d’une vie qu’on pourrait qualifier de presqu’idéale : l’effet de contraste de ces scènes anxiogènes en est décuplé.

L’île est une sorte de petit paradis, et certaines étrangetés flippantes créent une dissonance des plus fascinantes.

A la lecture, j’ai pensé à cette série récente « The Good Place »(qui est très très drôle) ainsi qu’à la série culte « Le Prisonnier » pour cet aspect très « vie paradisiaque et bien réglée » que l’on ressent, cumulé à l’envie, qui vient comme une démangeaison, que quelqu’un débarque et foute un peu le dawa au milieu de tout ça. Ce qui se produit presque toujours, sans quoi, il n’y aurait pas d’histoire, n’est-ce pas.

Voilà, c'est comme ça que débutent les bonnes histoires.
Voilà, c’est comme ça que débutent les bonnes histoires.

Parce que cet endroit parfait, dans lequel Thelonius commence par s ‘épanouir, (parce qu’il y dispose de temps, de calme, et de tout ce dont il a besoin) doit rester simplement une étape dans sa vie : (ce dont il est prévenu au début de son séjour) sans quoi, si beau soit cet endroit, il risque de crever d’ennui. Certes, il est tentant de s’attarder en un monde parfait, mais…

duloc est un monde parfait

C’est très sclérosant, la perfection, c’est mortellement étouffant même.

Rover approves this message (oui la boule blanche s'appelle Rover)
Rover approves this message (oui la boule blanche s’appelle Rover)

Et j’ai beaucoup apprécié que ce soit amené dans le roman, cette idée que la perfection c’est la fin de tout, que la plénitude est probablement plus une idée à fuir qu’à quêter toute sa vie.

Pour un petit roman frais et léger , je lui trouve des fulgurances plus sombres, surprenantes, et c’est là que je considère que clairement, on a pas tenté de me faire gober du flan.

Tu aimeras si : tu as envie d’un roman primesautier et croquignolet, mais avec un arrière goût plus amer. Si tu a aimé le Prisonnier en son temps. Si tu aimes le bizarre, la verdure, le retour à la terre de Larcenet, les gens à la ramasse, les rencontres inquiétantes. Si tu aimes que la perfection ne soit pas de ce monde.

T n’aimeras pas : Si tu trouves pas que Thelonius est vraiment un prénom qui déchire. Si tu aimes tes roses sans épine, ta pelouse sans feuille morte et tes mocassins avec glands. Si tu lis Frantz Olivier Giesbert pour le plaisir. Brrrrr. Tu m’angoisses.

La Maison Dans Laquelle, Mariam Petrosyan

Qu’on pourra surnommer «Peter Pan à Poudlard dans une version écrite par Stephen King »

C’est un livre dont tu as probablement déjà entendu parler. Il a reçu plusieurs prix il me semble, et a été un succès de librairie tout à fait mérité.

Regarde moi cette couve :

De toute beautay
De toute beautay

 

C’est publié par un éditeur de qualité, Monsieur Toussaint Louverture (qui mériterait probablement un article à lui tout seul mébon), par conséquent c’est carrément complètement super chiadé esthétiquement. D’ailleurs, tu peux passer la paume de ta main sur le couv’ plusieurs fois, écouter le son que ça produit, sentir sous tes doigts les aspérités du papier et faire « fwwhouuooou » avec une duckface parce que ce livre te donne des sensations et qu’il n’y a rien de honteux à ça OKÉ D’ACCORD CE N’EST PAS SALE.

benedict-cumberbatchwhohoo
Quand Monsieur Toussaint Louverture Bim d’un coup dans ta vie

Donc, « La Maison Dans Laquelle » en plus d’être un des meilleurs titres que j’ai jamais lu (prononce le à voix haute, et écoute comme le silence est différent après l’avoir dit. C’est pas un titre c’est une incantation. Quel talent.) (après si tu veux, entraîne toi à le dire dans des endroits pas prévus pour : le tromé, ta banque,ou chez le médecin pendant qu’il-elle fait mumuse avec le tensiomètre. Essaie de le faire avec un regard un peu intense, et maile moi le résultat, pour la science). C’est aussi un des romans les plus mystérieux de l’histoire du roman.

Il ne vient pas tout seul, il arrive enfin traduit en France après une loooongue histoire de manuscrit qui passe de main en main pendant 15 sans jamais être publié, avec une interminable histoire de bouche à oreilles, de communautés de fans, de gens qui encore aujourd’hui discutent des multiples interprétations possibles de la lecture de cette œuvre gargantuesque, ambitieuse, grotesque et effrayante. SO BAROQUE.

rocky horror

Alors oui, le livre est gros. (il me dit dans l’oreillette qu’il n’est « pas gros, que sa reliure est dense ». Soit.)

Mais il contient tout un monde. (Comme une boule à neige, mais socialement acceptable) Avec ses lois, ses langages, son histoire, ses révolutions, ses héros et héroïnes. Il contient rien de moins qu’une civilisation, qu’il a gardé secrète entre ses pages, jusqu’à ce que tu les lise. Ce monde n’existe que quand tu le lis, et tu ne l’oublieras jamais.

Alors, oui, ce livre est cher. MAIS. IL. CONTIENT. TOUT. UN . MONDEUH.  Suis un peu. En plus, je te déconseille de te l’offrir en poche (si tant est qu’il sorte en poche d’ailleurs) parce qu’il sera, de par sa taille éléphantesque (le livre me dit dans l’oreillette que « puisque c’est comme ça, il va se corner pour no fucking reason dès que j’ai le dos tourné » Donc je retire) de par sa taille un chouia au dessus de la moyenne donc, il sera très difficilement manipulable. Donc je te recommande soit de te l’offrir, de te le faire offrir, d’ouvrir une cagnotte leechee ou sinon, de l’emprunter en médiathèque pour que ta lecture soit la plus confortable possible. En plus tu donneras des sous à Monsieur Toussaint Louverture, qui les aura pas volées, vu le taf qu’il abat (YOU ARE THE DANCING QUEEN, non pas celui là) et qui nous trouvera d’autre pépites du genre pourvu qu’on continue à le faire vivre.

Bien, mais de quoi ça parle, « la maison dans laquelle ».

Et bien très sincèrement, je ne sais pas si je dois te le dire. Parce que l’opacité autour de cette œuvre fait partie de son histoire, et que je ne pense pas qu’il soit bien de la dénaturer.

Non pas que tu serais déçu-e à la lecture si je te donnais un bref résumé, mais le mystère fait partie du plaisir. Je me le suis offert sans rien savoir de l’intrigue, je suis arrivée avec peanuts comme info, mais j’ai fait confiance à l’éditeur et mon expérience de lecture était délicieuse. Pourtant à la base je suis *un poil* control freak et je veux savoir à l’avance dans quoi on m’embarque.

Donc je te parle un tout petit peu de l’intrigue un peu plus bas. Si tu veux lire tu peux. Pour celles et ceux qui ne veulent rien savoir, écoute une petite musique d’attente et scrolles jusqu’au second gif

see you

« La Maison dans Laquelle » nous raconte l’histoire d’une maison. ( sans déconner) mais une maison dans laquelle les habitants sont différents des autres. Et nombreux. Une maison qui est habitée autant qu’elle habite les adolescent-e-s qu’elle accueille. Une maison dans laquelle un monde se meut, se perd, se crée et se transforme.

Je ne t’en dirais pas plus.

AYÉ TU PEUX REVENIR

j'arrive

C’est bon tu as lu, ou scrollé ? Bien, maintenant, je peux t’expliquer pourquoi c’est d’enfer ce pavé ?

C’est d’enfer parce que, comme je le mentionnais plus haut, tout un univers se déploie peu à peu à travers ta lecture. Peu de livres sont de façon évidente si dépendants du regard amené par le lecteur, et « la maison dans laquelle » n’existe que parce que tu le parcoure, et que tu l’imagine tandis que tu chemine dans l’histoire.

Ce roman c’est un peu comme ces rêves où l’on ouvre sans arrêt des portes dans une pièce qui paraissait exiguë, et peu à peu ,on creuse quelque chose de mille fois plus vaste que ce qu’on imaginait. La maison dans laquelle est un roman extensible à l’infini, une sorte d’illusion d’optique à la Escher MAIS EN FORME DE ROMAN.

C’est d’ailleurs pourquoi une communauté de fans en discute encore, partage des théories à son sujet : on ne le finit jamais ce bouquin.

C’est aussi un roman qui demande du laisser aller : il est très onirique, et saute parfois d’un point de vue temporel à un autre d’un narrateur à un autre, sans jamais être didactique. À certain moments, en tant que lecteur-trice, tu as un temps d’arrêt, ton cerveau dit « WTF on est plus là ? On est plus avec telle personne ? »

travolta confus
« et là, il était re-mi ours derrière »

Et une autre part de ton cerveau (la plus futée à ce moment précis) va te répondre : « ta gueule , c’est vachement bien, laisse moi finir . »

Écoute uniquement cette deuxième partie de ton cerveau: elle a tout pigé.

Je sais que pour certaines personnes, cet absence de didactisme, couplé à une narration qu’on pourrait penser un peu échevelée ça peut repousser. Mais fais-toi confiance, ce roman t’astreint justement à une décontraction, presqu’un état modifié de conscience, comme sous hypnose, ou juste avant le sommeil. Ce roman te demande simplement d’écouter sans chercher à devancer la narration. Ça n’est pas si compliqué mais comme lecteur-rice, on a pas l’habitude. Ça nécessite une petite réadaptation au début parce que peu d’ouvrages demandent ce laisser aller finalement.

C’est bien parce que tous les personnages sont fascinants, profondément attachants et inquiétants à la fois. Tu y trouvera aussi un aspect horrifique très bien dosé, associé à un suspens des familles (le genre où quand quelqu’un te parle alors que tu es sur les derniers chapitres, tu le fusilles du regard en vociférant « mais tu vois pas que je lis là ? Tu vois où j’en suis ? c’est bientôt la fin, pourquoi tu me parles ? HEIN POURQUOI ». Le pire étant probablement les gens qui t ‘interrompent pour dire « hey tu lis quoi ? – ta nécro connard, tu peux pas juste mater le titre scrédi sans me déranger ? » bref. Laissez les gens lire pépouzes sinon un jour ils se révolteront)

C’est bien parce que l’écriture de Mariam Petrosyan est fluide et assez légère, elle a toujours une pincée d’ironie, de mordant qui emmène le roman bien loin d’un académisme poussiéreux, tout en étant authentiquement, et je pèse mes mots : un putain de chef d’œuvre.

obamamic drop

Tu aimeras si : tu aimes que tes lectures vivent longtemps après les avoir refermées. Tu aimes que l’horreur et le drôlatique se côtoient pour te laisser un goût d’ambivalence. Si tu aimes Stephen King, Peter Pan et sa « majesté des mouches ». Si tu aimes Marisha Pessl et son roman « Intérieur Nuit » (chronique à venir) pour sa capacité à créer un monde au sein de l’intrigue tout en la transcendant. Si tu aimes qu’une narration t’embarque sans savoir où tu vas. Si tu aimes être hypnotisé-e par une lecture.

Tu n’aimeras pas : Si tu es le genre de personne qui, en s’emparant d’un livre jugé « gros » (il est « pas gros, il a un chapitrage inhabituel oké » me dit-il dans l’oreillette), éclate d’un rire gras en disant, « hey ça calera mon meuble télé hein! ». Si tu vois pas le problème à « engager la conversation » avec quelqu’un qui lit (saches que je te hais si fort). Si tu aimes savoir exactement où et comment un livre va t’amener jusqu’à son final. Dans ce cas, lis des biopics et mange de la laitue sans vinaigrette jusqu’à la fin de tes jours.

Une sélection de livres d’ un auteur trop prolifique et doué pour que je chronique un seul ouvrage, Claude Ponti

Qu’on pourra surnommer « Quand un déglinguo bourré de talent choisi de ne pas prendre les enfants pour des gobeurs de flan »

Aujourd’hui, c’est une chronique un petit peu différente du format habituel. Il a été porté à mon attention que j’avais omis de parler de livres pour enfants sur mon blog, et oui, c’est vrai. Et comme à la base je comptais le faire, c’est un oubli que je m’empresse de rattraper.

Et mon auteur chouchou en jeunesse, très prolifique, a une œuvre dont il me paraît plus pertinent de parler dans sa globalité que titre par titre.

Ou ok j’admets, je serais pas foutue d’en choisir un seul parmi le foisonnement génial que représente son travail.

Disons le clairement : le type est un fou furieux.

et il est sensible aux compliments
et il est sensible aux compliments

Je choisis aussi de te parler de son travail parce que, que tu aie ou non de la marmaille dans ton entourage, c’est un auteur qu’il est bien pour le lire. Déjà, Claude Ponti a essentiellement écrit des albums, publiés chez l’école des loisirs. Il est un incontournable de la litté jeunesse, donc tu le trouvera littéralement partout, dans toutes les médiathèques et librairies de France et de Navarre.

Tu peux commencer à lire du Ponti à des touts petits, des bambins de moins de 3 ans, et chaque année tu pourra constater que les enfants y trouvent un intérêt différent, ce sont des ouvrages si riches, que tu y lis toujours quelque chose qui fait écho à tes marottes du moment.

Et la marmaille ayant cette tendance, la plupart du temps, à se prendre de passion pour quelque chose, puis à changer complètement d’objet de fascination comme si de rien (genre cette semaine c’est les dinosaures, la semaine prochaine c’est les taille crayons sérieux va comprendre) ; il est bon de leur fournir la lecture qui saura à la fois combler ce besoin d’en savoir plus sur leur marotte de la semaine, mais aussi suggérer des idées pour les marottes de la semaine pro. J’ai nommé Claude Ponti. Si tu suis bien.

Par exemple : même l’auteure Mona Chollet (dont j’admire le boulot tant que j’ose même pas faire de chronique sur elle) trouve encore dans la lecture de Ponti de quoi nourrir ses réflexions sur l’espace domestique.

Quand Inigo Montoya a lu Ponti
Quand Inigo Montoya a lu Ponti

Mais alors Ponti, de quoi ça parle ? De quoi ça s’agit ? Pourquoi faire ? Avec qui ? Salade, Tomate, Oignon ?

Pas de panique, bibi t’explique.

La plupart du temps,les albums de Ponti content les aventures d’un personnage, souvent accompagné d’un-e sidekick bienveillant et marrant.

Le meilleur sidekick du monde n'y est pas cela dit.
Le meilleur sidekick du monde n’y est pas, cela dit.

Il s’agit d’aventures, il est très rare que les personnages ne traversent pas quelques moments de danger un peu effrayants hein. On est pas chez Petit Ours Brun. Les péripéties vécues par ses personnages posent des questions assez essentielles sur la mort, le deuil, la violence, le sexisme, l’indépendance, la liberté : t’a compris l’idée, c’est pas non plus du « Petit Lapin Blanc à mangé du sable au square».

Pour autant tu pourras aussi rencontrer des livres plus légers, qui tourneront autour des thèmes de l’amitié, de la solidarité, et qui n’aborderont de sujets plus « graves » qu’en filigrane.

D’ailleurs, en parlant de filigrane, les thèmes abordés dont je fais mention ne le sont pas en mode « livre de Catherine Dolto » qui traitent de sujets importants sur un mode solennelo-cucul (« La Mort. » « Le Divorce. »« La Patate Douce. » « Les Ouvertures Faciles. »)( te fatigue pas à googler cette collection sérieux) mais plutôt justement comme un sous-texte, plus ou moins discret selon les ouvrages. Le môme lit une aventure. Il y lit plus de choses s’il le souhaite, c’est laissé à sa discrétion, à sa compréhension, à son désir ou non d’aborder le sujet plus frontalement. C’est ce que j’aime chez Ponti, en grande partie c’est cette marge de manœuvre qu’il laisse aux enfants. C’est précieux, dans un monde ou on passe notre temps à donner des directions aux gamins, de les laisser un peu vaquer, fut-ce dans un livre.

Il y a autre chose à mentionner de toute importance : Claude Ponti c’est si  foutrement beau !

ma vallée

Son dessin est foisonnant, riche, luxuriant presque. Les forêts de Ponti sont superbes. Presque autant que ses maisons. Ou ses personnages.OU TOUT BORDEL.

Il y en a a partout à voir certes et c’est très joli, mais aussi il y en a partout à regarder plus attentivement : le dessin déborde d’idées, de trouvailles, de jeux de mots. Comme l’évoque Mona Chollet dans son essai « chez soi », tu peux complètement te laisser happer par ses décors, t’y promener rêveusement, t’y perdre un peu. Une véritable invitation à la rêverie, à la lecture qui flâne. Du coup, mets-toi bien, profite.

Et autre chose : Ponti, c’est drôle. Ça fourmille de jeux de mots, de poussins irrévérencieux et gouailleurs, des blagues cachées dans le texte et dans l’image.

Alors si ça te tente, que tu sais pas par quoi commencer je te donne quelques pistes :

Les incontournables et les plus adaptés aux tout-petits (à partir de 18mois) (jusqu’à ce que tu te lasses.) (spoiler : tu ne te lasseras jamais)

-Blaise et le château d’Anne Hiversère

-Mille secrets de poussins

-Les aventures de Monsieur Monsieur et Mademoiselle Moiselle (si beau <3 )

-Les aventures de Tromboline et Foulbazar

-Au fond du jardin

à partir de 3 ans, des aventures plus longues et complexes :

-L’île des Zertes

-Pétronille et ses 120 petits

-La Venture d’Isée (bonus : livre anti-sexiste!)

-Broutille

Pour les plus grands avec des scènes un peu effrayantes et/ou des sujets sensibles :

-Le Tournemire (à partir de 4/5 ans)

-L’arbre sans fin (sur le deuil, les liens familiaux, le souvenir. Vraiment très beau)

-Mô-Namour (aborde le sujet des violences au sein du couple. Une autre aventure d’Isée, citée plus haut)

-Blaise et le contrôleur de Kastatroff (drôle et irrévérencieux, à partir de 4/5 ans)

Pour les plus grands encore :

-Catalogue de parents pour les enfants qui veulent en changer (à partir de 6/7 ans, plein de jeux de mots)

-Sœurs et Frères

Je te mets pas de lien Amazon, parce que : NON. Mets tes beaux souliers, va asticoter tes libraires ou tes médiathécaires, qui n’attendent que ça, qu’on vienne leur demander des livres de qualité.

Voilà avec tout ça, je t’invite à être curieux-se, tu trouvera certainement un Ponti qui te ferra marrer (ou 10. Ou 15.) et a partager tes découvertes avec les mômes de ton entourage.

Allez bisou.