Une sélection de livres d’ un auteur trop prolifique et doué pour que je chronique un seul ouvrage, Claude Ponti

Qu’on pourra surnommer « Quand un déglinguo bourré de talent choisi de ne pas prendre les enfants pour des gobeurs de flan »

Aujourd’hui, c’est une chronique un petit peu différente du format habituel. Il a été porté à mon attention que j’avais omis de parler de livres pour enfants sur mon blog, et oui, c’est vrai. Et comme à la base je comptais le faire, c’est un oubli que je m’empresse de rattraper.

Et mon auteur chouchou en jeunesse, très prolifique, a une œuvre dont il me paraît plus pertinent de parler dans sa globalité que titre par titre.

Ou ok j’admets, je serais pas foutue d’en choisir un seul parmi le foisonnement génial que représente son travail.

Disons le clairement : le type est un fou furieux.

et il est sensible aux compliments
et il est sensible aux compliments

Je choisis aussi de te parler de son travail parce que, que tu aie ou non de la marmaille dans ton entourage, c’est un auteur qu’il est bien pour le lire. Déjà, Claude Ponti a essentiellement écrit des albums, publiés chez l’école des loisirs. Il est un incontournable de la litté jeunesse, donc tu le trouvera littéralement partout, dans toutes les médiathèques et librairies de France et de Navarre.

Tu peux commencer à lire du Ponti à des touts petits, des bambins de moins de 3 ans, et chaque année tu pourra constater que les enfants y trouvent un intérêt différent, ce sont des ouvrages si riches, que tu y lis toujours quelque chose qui fait écho à tes marottes du moment.

Et la marmaille ayant cette tendance, la plupart du temps, à se prendre de passion pour quelque chose, puis à changer complètement d’objet de fascination comme si de rien (genre cette semaine c’est les dinosaures, la semaine prochaine c’est les taille crayons sérieux va comprendre) ; il est bon de leur fournir la lecture qui saura à la fois combler ce besoin d’en savoir plus sur leur marotte de la semaine, mais aussi suggérer des idées pour les marottes de la semaine pro. J’ai nommé Claude Ponti. Si tu suis bien.

Par exemple : même l’auteure Mona Chollet (dont j’admire le boulot tant que j’ose même pas faire de chronique sur elle) trouve encore dans la lecture de Ponti de quoi nourrir ses réflexions sur l’espace domestique.

Quand Inigo Montoya a lu Ponti
Quand Inigo Montoya a lu Ponti

Mais alors Ponti, de quoi ça parle ? De quoi ça s’agit ? Pourquoi faire ? Avec qui ? Salade, Tomate, Oignon ?

Pas de panique, bibi t’explique.

La plupart du temps,les albums de Ponti content les aventures d’un personnage, souvent accompagné d’un-e sidekick bienveillant et marrant.

Le meilleur sidekick du monde n'y est pas cela dit.
Le meilleur sidekick du monde n’y est pas, cela dit.

Il s’agit d’aventures, il est très rare que les personnages ne traversent pas quelques moments de danger un peu effrayants hein. On est pas chez Petit Ours Brun. Les péripéties vécues par ses personnages posent des questions assez essentielles sur la mort, le deuil, la violence, le sexisme, l’indépendance, la liberté : t’a compris l’idée, c’est pas non plus du « Petit Lapin Blanc à mangé du sable au square».

Pour autant tu pourras aussi rencontrer des livres plus légers, qui tourneront autour des thèmes de l’amitié, de la solidarité, et qui n’aborderont de sujets plus « graves » qu’en filigrane.

D’ailleurs, en parlant de filigrane, les thèmes abordés dont je fais mention ne le sont pas en mode « livre de Catherine Dolto » qui traitent de sujets importants sur un mode solennelo-cucul (« La Mort. » « Le Divorce. »« La Patate Douce. » « Les Ouvertures Faciles. »)( te fatigue pas à googler cette collection sérieux) mais plutôt justement comme un sous-texte, plus ou moins discret selon les ouvrages. Le môme lit une aventure. Il y lit plus de choses s’il le souhaite, c’est laissé à sa discrétion, à sa compréhension, à son désir ou non d’aborder le sujet plus frontalement. C’est ce que j’aime chez Ponti, en grande partie c’est cette marge de manœuvre qu’il laisse aux enfants. C’est précieux, dans un monde ou on passe notre temps à donner des directions aux gamins, de les laisser un peu vaquer, fut-ce dans un livre.

Il y a autre chose à mentionner de toute importance : Claude Ponti c’est si  foutrement beau !

ma vallée

Son dessin est foisonnant, riche, luxuriant presque. Les forêts de Ponti sont superbes. Presque autant que ses maisons. Ou ses personnages.OU TOUT BORDEL.

Il y en a a partout à voir certes et c’est très joli, mais aussi il y en a partout à regarder plus attentivement : le dessin déborde d’idées, de trouvailles, de jeux de mots. Comme l’évoque Mona Chollet dans son essai « chez soi », tu peux complètement te laisser happer par ses décors, t’y promener rêveusement, t’y perdre un peu. Une véritable invitation à la rêverie, à la lecture qui flâne. Du coup, mets-toi bien, profite.

Et autre chose : Ponti, c’est drôle. Ça fourmille de jeux de mots, de poussins irrévérencieux et gouailleurs, des blagues cachées dans le texte et dans l’image.

Alors si ça te tente, que tu sais pas par quoi commencer je te donne quelques pistes :

Les incontournables et les plus adaptés aux tout-petits (à partir de 18mois) (jusqu’à ce que tu te lasses.) (spoiler : tu ne te lasseras jamais)

-Blaise et le château d’Anne Hiversère

-Mille secrets de poussins

-Les aventures de Monsieur Monsieur et Mademoiselle Moiselle (si beau <3 )

-Les aventures de Tromboline et Foulbazar

-Au fond du jardin

à partir de 3 ans, des aventures plus longues et complexes :

-L’île des Zertes

-Pétronille et ses 120 petits

-La Venture d’Isée (bonus : livre anti-sexiste!)

-Broutille

Pour les plus grands avec des scènes un peu effrayantes et/ou des sujets sensibles :

-Le Tournemire (à partir de 4/5 ans)

-L’arbre sans fin (sur le deuil, les liens familiaux, le souvenir. Vraiment très beau)

-Mô-Namour (aborde le sujet des violences au sein du couple. Une autre aventure d’Isée, citée plus haut)

-Blaise et le contrôleur de Kastatroff (drôle et irrévérencieux, à partir de 4/5 ans)

Pour les plus grands encore :

-Catalogue de parents pour les enfants qui veulent en changer (à partir de 6/7 ans, plein de jeux de mots)

-Sœurs et Frères

Je te mets pas de lien Amazon, parce que : NON. Mets tes beaux souliers, va asticoter tes libraires ou tes médiathécaires, qui n’attendent que ça, qu’on vienne leur demander des livres de qualité.

Voilà avec tout ça, je t’invite à être curieux-se, tu trouvera certainement un Ponti qui te ferra marrer (ou 10. Ou 15.) et a partager tes découvertes avec les mômes de ton entourage.

Allez bisou.

Tamara Drewe, Posy Simmonds

Qu’on pourra surnommer « Les rageux ragent en sirotant leur Earl Grey et c’est très la tragi-comédie au pays de la jelly »

Après ma précédente recommandation (dont j’ignore si tu l’a suivie, mais bon, au cas où), tu as très probablement besoin de rigoler un bon coup.

Et comme on est pas chez Hanouna, je vais pas te dire d’écouter Rires et Chansons pour te dérider, je vais plutôt te conseiller une bonne vieille pépite des familles, j’ai nommé « Tamara Drewe » de Posy Simmonds.

Posy Simmonds est une auteure de BD fine, talentueuse, intelligente et hilarante. Et je pense sans réserve aucune chacun des mots que je viens d’écrire. Tu notera que ça fait beaucoup de pression sur une seule et même meuf, et que c’est probablement pour ça qu’elle ne lit pas mon blog : je l’intimide, peut être un peu.

Rester modeste : tout est dans le poignet.
Rester modeste : tout est dans le poignet.

Tu connais peut-être déjà son travail, d’autant que deux de ses romans graphiques ont été adaptés au ciné : Tamara Drewe et Gemma Bovery. Les deux sont de très bonnes adaptations, soit dit en passant. Et si tu veux tomber amoureux-se, go les voir parce que l’actrice principale, Gemma Arterton, rend complètement crushé-e. (A son sujet Stephen Frears, le réalisateur de Tamara Drewe, a déclaré : « je me suis dit que j’aimerais la regarder pendant 90 minutes ». TU M’ÉTONNES. Stephen, je te comprends tellement.)

C'est elle. Dis bonjour à la dame.
C’est elle. Dis bonjour à la dame.

Bon bref, Tamara Drewe, de quoi ça parle ?

Tamara Drewe est un roman graphique choral où l’on suit la destinée plus ou moins cocasse de plusieurs personnages qui gravitent autour de Tamara (devine son nom de famille?), de retour dans son bled paumé de la campagne anglaise après de longues années d’absence.

« Tamara Drewe » c’est l’histoire des bouleversements impliqués par le retour de cette belle nana ; sous le regard de deux adolescentes un poil chtarbées, d’une star du rock carrément drama king , d’un boy next door sympathique et une résidence d’écrivains (donc remplie de vieux mecs blancs bedonnants et bouffis d’orgueils) gérée par une femme mélancolique dont le mariage part à vau l’eau.

Rien que ça.

Évidemment Tamara est superbe et trimballe avec elle son lot de convoitise, de désir et d’envie (coucou les vieux blancs bedonnants!) et pour autant, elle a sa propre existence à mener, donc : elle s’en bat un peu les woueps et laisse les gens se dépêtrer avec le sac de nœuds qu’ils ont eux même créé.

allez, tchao les moches
allez, tchao les moches

Ce qui est aussi très agréable avec ce roman graphique : l’héroïne ne s’excuse jamais d’être ce qu’elle est, ce qui est assez rare pour un personnage féminin, et n’est pas non plus punie pour sa sexualité, son physique avantageux, les élans amoureux qu’elle suscite. Elle est jolie et sexy de façon consciente sans que ce soit dépeint comme étant un problème, ou que ça fasse d’elle une manipulatrice. -D’ailleurs faudra qu’on m’explique pourquoi les auteurs ont tendance à penser qu’une femme est plus aimable quand elle est « belle sans le savoir » ? (déja pas sure que ça soit possible mébon) En quoi avoir conscience de ses atouts physiques rend les femmes moins sympas ? #OvairesDansLeChignon-

Chaque personnage a clairement son propre background et sa propre intrigue à résoudre, c’est un roman choral qui ne néglige pas pour autant de donner une véritable profondeur à ses protagonistes.

Posy Simmonds s’amuse en s’inspirant de « Loin de la foule déchaînée » et ça donne une intrigue marrante pleine de quiproquos (d’habitude je trouve ça brise-gonades mais là ça marche) dont les ficelles sont utilisées avec finesse. (ce qui est rarement le cas avec le procédé du quiproquo d’ailleurs. Quand j’y pense. C’est le genre de truc scénaristique pour lequel il faut avoir la main légère, où tu fais cuire le tout à basse température si tu veux préserver les vitamines. Assurément Posy Simmonds sait le faire, et moi je fais encore des métaphores à base de nourriture c’est plus fort que moi)

Posy Simmonds étant une auteure armée d’un talent indéniable pour la réécriture, et l’hommage, tu vas découvrir un roman graphique assez hybride ; de la bd, du journal intime, des parodies de journaux people, du roman….tu auras ainsi la sensation d’être très acteur-trice dans la découverte de l’intrigue, de la tisser presque toi-même en lisant . C’est très ludique. Le dessin est charmant de mon point de vue du moins, très anglais (elle dessine des cottages okay ? Forcément c’est très anglais).

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Les admirateur-trice-s de Blake (le dessinateur, pas le poète. Celui qui a illustré Roal Dahl, et donc illuminé ton enfance.) vont aimer retrouver des grands visages pointus très expressifs.

De surcroît (oui, je ne m’arrête plus c’est si bien cette béday) c’est une bd qu’on a envie de relire pour y découvrir d’autres angles, d’autres subtilités.

Quand tu relis Posy Simmonds
Quand tu relis Posy Simmonds

Plus une vision drôlatique et critique des artisssss’ en général, écrivains, musiciens, ou des femmes de l’ombre qui vouent leur temps à prendre soin, tous ces gens ont leur lot de petites fiertés, de petits orgueils, de mesquineries, et si l’auteure est un peu piquante en le démontrant, c’est encore meilleur, comme un peu plus de tabasco dans ta vie, et puis c’est fait avec sagacité et un humour très anglais.

Donc tu aimeras si : tu as envie de t’immerger dans une comédie douce amère. Si les œuvres chorales te réjouissent. Si tu aimes que les personnages féminins aient plus de trempe que les masculins, parce que la misandrie c’est joli. Si tu aimes les personnages gentiment ridicules, drôles et pathétiques à la fois. Si tu as envie d’un prétexte pour te faire un Earl Grey. Si tu aimes les romans de Joseph Connolly.

Tu n’aimeras pas si : si ton truc c’est plutôt Rires et Chansons. Si le concept de cottage ne t’enjailles pas, ne serait-ce qu’un tout petit peu. Si tu es un vieux mec blanc bedonnant (ou pas d’ailleurs) qui pense que les femmes sexy sont des allumeuses qui soit : te doivent de l’intérêt, soit : doivent finir sur un bûcher. Dans ce cas, va bien te faire cuire le cul.

Ruby, Cynthia Bond

Qu’on pourra surnommer : « Tes entrailles dansent pendant que tu lis, et ça n’est pas d’allégresse »

C’est un roman difficile dont je te parle aujourd’hui.

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C’est chez Bourgois, t’as vu? Encore. C’est parce que c’est bien, c’pour ça.

 

Certains livres sont durs, comme certains films parfois (oui Captain Obvious t’embrasse bien fort, en passant) et laissent en toi des traces si vives, que ton regard sur le monde est modifié pendant des semaines, voire pour toujours.

Fais pas le con, s'il y a un courant d'air tu restes bloqué après.
Fais pas le con, s’il y a un courant d’air tu restes bloqué après.

Que ceux qui après avoir vu « Ça » ne supportent plus de voir tourner une roue de vélo m’en claquent cinq, par exemple.

Le roman d’horreur se prête bien à l’exercice (combien de traumatisés des clowns, ou des anciens cimetières indiens grâce à Stephen, pour n’en citer qu’un) ; mais il n’est pas le seul ; et a priori, si tu lis, c’est que tu espères, peut-être pas à chaque ouvrage, parce que eh, faut bien se reposer le cœur de temps à autres, mais disais-je, c’est que tu espères avoir une perception du monde qui soit modifiée par ta lecture.

Oui, enfin, pas TROP modifiée non plus
Oui, enfin, pas TROP modifiée non plus

Et s’il est difficile de voir/lire ces œuvres, il est aussi délicat d’en parler, sans donner l’impression d’une œuvre voyeuriste ou misérabiliste.

Perso, je n’ai toujours pas réussi à savoir quelle était la recette miracle qui fait que certain-e-s peuvent nous épargner ces écueils tout en abordant des sujets émotionnellement très engageants, disons. D’autant qu’on est pas tous et toutes toujours d’accord à ce sujet. Je me souviens d’une personne qui m’a dit un jour que Lars Von Trier cherchait à faire pleurer dans les chaumières. (l’auteure de ces propos objectivement nazes et débiles est depuis sortie de ma vie)

Mais le fait est : certaines personnes y parviennent, et Cynthia Bond est de celles là ; capable de nous faire traverser presque physiquement des situations violentes tout en faisant de cette traversée non une démonstration façon « petite boutique des horreurs », mais quelque chose de sublime, et de presque transcendant.

Ouais, j’ai pas peur des mots, là.

Moi quand j'aime VRAIMENT un roman
Moi quand j’aime VRAIMENT un roman

Alors, allons y, parlons de Ruby, si tu as le cœur bien accroché.

« Ruby » est un roman qui fait très régulièrement des allers retours entre le passé et le présent.

Au cours des ces plusieurs temporalités, l’on découvre Ruby, petite fille noire qui a grandi dans une petite bourgade du Texas dont le révérend s’est dit qu’a priori c’était assez chrétien de la prostituer. #UnPapaUneMamanUnRévérend

Des années plus tard, Ruby s’est battue contre un destin qui était plutôt mal barré, et grâce aux économies qu’elle a accumulées part vivre une autre vie à New York. Elle use de ses charmes et vit là bas une vie fastueuse. Elle espère aussi y retrouver sa mère qui y a pris la fuite.

Encore plus tard, Ruby doit retourner à Liberty. Elle se sent plus forte, elle a pris de l’assurance pendant plusieurs années à NY.

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Mais devoir replonger en cet endroit s’avère pour elle une véritable descente aux enfers : elle sombre peu à peu dans la folie, sous le regard énamouré d’un personnage (qui, si ma mémoire ne me joue pas des tours, est aussi le narrateur) : Ephram.

Ephram vit avec sa maman complètement bigote, il est vieux garçon et a toujours été amoureux de Ruby. Alors qu’elle revient à Liberty, à 45 ans, il tente de la sauver, de sa communauté qui veut profiter de ses blessures, et d’elle même qui, hantée par ses fantômes, perd la raison.

C’est un roman qui utilise les codes du fantastique pour parler du traumatisme,des tourments, de la mémoire et de l’empathie : Ruby est véritablement hantée par ses souvenirs, autant qu’elle ressent dans sa chair les souffrances d’autrui : elle est hantée par le passé de sa communauté qui a torturé plus d’un enfant, et les gens du village la dévisagent tandis qu’elle parle à celles et ceux qui ne sont plus.

C’est aussi un roman qui parle d’amour et d’espoir, de solidarité, et d’âmes qui ont à cœur de protéger les plus fragiles, et c’est tout autant une œuvre d’une noirceur terrible, ce qui rend l’étincelle d’humanité qui traverse les personnages d’autant plus irréductible.

C’est aussi l’anti Délivrance (oui, le film avec un banjo qui joue mieux que John Voight) qu’on pourrait surnommer : le syndrome de «Mais c’est lui qui a commencé à être inhumain madame », (syndrome dont était probablement atteint Sam Peckinpah quand il a tourné « les chiens de paille »), où tout part complètement en gonades foireuses, sans aucun espoir qu’à un moment un des personnages se dise « eh, au fait, cette histoire devient de plus en plus dégueulasse, et si on essayait de se comporter comme des êtres humains décents plutôt ».

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Ici malgré une atmosphère complètement délétère, saturée de violence et d’appétits malsains, plusieurs êtres humains sont, de façon inaliénable, toujours riches de leur empathie, et de leur souci de l’autre. C’est grâce à cela d’ailleurs que tu peux reprendre ton souffle pendant la lecture.

C’est en cela que ce roman dépasse la laideur et la violence de certains comportements humains, c’est à ce propos que je disais que ce roman transcende quelque chose, qu’il n’est pas une complaisante description de violences, mais plutôt une lumineuse vision de l’âme, avec ce qu’elle peut comporter comme blessures.

Tu le sais peut-être déjà, mais les anglos-saxons, pour parler de quelqu’un qui a été victime de violences, n’utilisent pas uniquement le mot « victime », mais aussi celui de « survivant-e », et c’est exactement de cette nuance entre deux termes que nous parle Ruby. C’est un roman qui parle de survivance.

Bien, il n’empêche que c’est une lecture très dure, enrichissante mais qui n’est pas pour tout le monde. L’écriture de Cynthia Bond est très charnelle, pleine d’éléments physiques qui sont tout de suite pour la personne qui lit, très évocateurs : la pluie, les arbres, la boue, la chair : ton corps va réagir à la lecture. C’est très immersif, presque suffoquant tant tu sera happé-e.

Alors, tu aimeras si : tu aimes Toni Morrisson. Si tu es féministe. Si tu es Afro-féministe. Si tu es sensible à l’idée que les blessures que l’on trimballe peuvent autant être notre super-pouvoir que notre point le plus vulnérable. Si tu veux une description du traumatisme et de ses réminiscences qui soit juste et sensible. Si l’amour et la bienveillance d’une personne à l’égard d’une autre peuvent te faire chaud au cœur (<3Ephram et Ruby 4EVA<3). Si tu aimes le fantastique, si la métaphore des fantômes t’interpelle. (ici le sujet des fantômes est remarquablement bien traité, vraiment.)

tu n’aimeras pas si :

C’est pas le moment pour toi de lire un truc hardcore du nord. Si ce qui est humain t’es étranger. Si tu es hermétique à la question de la résilience, de l’empathie et tout le toutime. Mais dans ce cas tu aimes quoi dans la vie? Vider les entrailles des poissons?

vider les truites
Dans ce cas, Odeline t’embrasse bien fort

Cadres Noirs, Pierre Lemaître

Qu’on pourra surnommer « Die Hard rejoué par José Bové »

Cadres-noirs

J’ai bien conscience là de m’attaquer à un auteur qui, fort de son succès et du Goncourt qui lui a été attribué récemment, a été lu par beaucoup d’entre vous. Certaines personnes font l’unanimité pour de bonnes raisons (ce qui n’est pas le cas de Gad Elmaleh par exemple) c’est le cas de Jean Pierre Bacri, Alain Bashung ET Pierre Lemaitre.
Il est souvent de bon ton de décrier ce qui est populaire, sache que je ne mange pas de ce pain là, ce qui me permet de me sentir supérieure aux gens qui se croient supérieurs. Et j’aime bien ça.

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Donc Pierre Lemaître a écrit essentiellement des polars, musclés, rythmés, flippants, qu’il mise sur du Hitchcockien Brian-de-Palmesque comme avec « Robe de Marié », du malsain sanglant avec « Alex », ou du référenço-name-droppé avec « travail soigné » le mec est capable de t’arranger le bouzin pour que tu oublies totalement le monde autour de toi. Ce qui n’est pas négligeable dans un monde où Donald Trump et Caroline Fourest existent.
Mon chouchou reste malgré tout son polar social, que je chronique aujourd’hui, donc « Cadres noirs ».

Alors, avec un titre aussi naze, de quoi ça parle (oui, Pierrot Le fou de la Narration peut pas être bon partout, disons le : son titre est à recracher sa Chimay Bleue par les oreilles, de consternation.)
Mais donc, stop de m’auto interrompre, merci, de quoi ça parle : « Cadres noirs » c’est l’histoire d’un mec qui après des lustres de chômage, et de galères se prépare pour l’entretien d’embauche qui pourrait enfin lui permettre d’avoir non seulement un peu de thunes, mais aussi et surtout de récupérer son estime de lui même. Sauf que ça ne se passe pas du tout comme prévu (eh bien, oui, effectivement, sans quoi ça ne ferait pas un polar, ça ne pourrait même pas faire un scénar pour les frères Dardennes, c’est dire).

Olivier Gourmet est déçu.
Olivier Gourmet est déçu.

Plus précisément Alain fut plutôt côté avant dans le monde merveilleux de l’entreprise, et puis il a dégringolé. Il est contraint depuis un bail d’accepter des boulots très peu gratifiants. Il est complètement démoralisé, et désespéré.
Quand il apprend qu’une boite étudie sa candidature, qu’il va peut-être retrouver un travail à la hauteur de ses compétences, il ne recule pas devant la laideur du projet : faire croire à plusieurs candidats à une prise d’otage, pendant que lui Alain va évaluer leurs réactions, et leurs comportements. Mouiiii. Tu sens ?

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Cette bonne odeur d’idée de merde ?
C’est bien une idée de connard de DRH, ça permets moi de te le dire. Le management est un sport de trous de cul. Pierre Lemaître s’est inspiré d’une vraie méthode de recrutement (n’est-ce pas que notre monde est beau?), un fait divers survenu en 2005* qui a donné lieu fort heureusement à une condamnation des responsables. Bref, je digresse.
Donc Alain à 57 berges, est complètement pris à la gorge, et inquiet pour sa famille,il ne s’embarrasse plus d’éthique et accepte. Sauf que : dans un monde du travail où l’on est capable de mettre en place des stratégies de recrutement aussi dégueulasses, à ton avis, hein, est-ce qu’ils vont la jouer réglo avec Alain ?
Hum ?
D’après toi ? Est-ce qu’il va être véritablement évalué selon ses compétences, de façon impartiale ?

Par ces grosses raclures moisies des organes internes qui ont mis en place toute une technique de torture et de manipulation, façon « The Game » chez Pole emploi ?

(aparté : BB reviens tu me mank tro)

Spoiler : non. D’une façon ou d’une autre les dés sont pipés. Je ne t’en dis pas plus à ce sujet, à toi de le découvrir. En revanche, ce que je peux te dire, c’est que Alain Delambre a un truc que plein de gens n’ont pas : il est au-delà de la fureur, ET il n’a plus rien à perdre. Si ça c’est pas un cocktail explosif, franchement, je vois pas.
Et comme dirait le grand auteur de bédé Boulet (si, il est grand) : « ce qui ne nous tue pas a vraiment eu tort ».

Donc, voilà, pour l’histoire. Maintenant, pourquoi c’est bien ?

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Parce que l ‘écriture de Pierre Lemaitre , très nerveuse et pleine d’élan te happe complètement, et va te procurer des sensations de montagnes russes.
Parce que le personnage d’Alain n’est ni une horrible personne, ni un héros : il est très humain, avec tout ce que ça comporte de lâcheté, et parfois d’élans glorieux. Pierre Lemaître a étudié la psycho, et ça se sent.
Parce que, comme toujours avec Pierrot Le Fou de la Narration, la trame narrative t‘amène de surprises en surprises. C’est foutrement génial et divertissant.
Parce qu’Alain est très amoureux de sa femme, et qu’à lire, c’est magique. Moi aussi je suis tombée amoureuse de Nicole.
Parce qu’on constate combien Alain se sent défait dans le regard des autres, justement de par son « déclassement social » et que Pierre Lemaître met en exergue un dysfonctionnement important de notre société : Nicole l’aime toujours, c’est un type bien, mais il se sent tellement minable qu’il ne s’en aperçoit même plus. Et ce sentiment d’être un raté, parce qu’il ne travaille pas, ou dans des boulots très déconsidérés, c’est construit de toute pièce. La société telle qu’elle est a fait de lui de la pure chair à patron, et l’engrenage terrible de ce polar commence là : dans ce dysfonctionnement sociétal qui place la « valeur travail » au dessus de tout. ERGO : tu n’es personne sans ton boulot. Le mec est formaté de façon à pouvoir tout accepter, désormais.
Parce que c’est cynique certes, mais lucide, et aussi très drôle. J’ai parfois ri aux éclats à la lecture, et toi-même tu sais que souvent, certes, l’on pouffe intérieurement, mais que rire aux éclats, c’est bien plus précieux et rare.
Parce que c’est un polar social, et militant. Et que ça fait beaucoup de bien au sortir d’une lecture d’avoir envie de lever le poing, et de cramer du patron. Perso, ça me ravigote.

Alors tu aimeras si : tu aimes les polars très rythmés pleins de rebondissements, et de twists.

Même pas déso pour ce jeu de mot
Même pas déso pour ce jeu de mot

Si tu as souvent envie d’utiliser la cravate des grosses légumes pour les suspendre en haut d’un building en criant «  VAZY DIS « BILAN DE COMPÉTENCES » ENCORE UNE FOIS» Si tu penses que les Alain Delambre et Sylvie de la compta de ce monde souffrent d’une sorte de syndrome de Stockholm. Si tu crois que el pueblo unido jamàs serà vencido. Si tu a aimé « attention danger travail » de Pierre Carles. Si tu a déjà vu quelqu’un souffrir de burn-out. Si tu penses que le Grand Soir peut aussi débarquer grâce aux bouquins. Si tu refuses d’être de la chair à patron.

Tu n’aimeras pas : Si tu chouines quand on arrache la chemise d’un PDG. Pff j’ai tellement pas envie de te parler si c’est le cas. Social-traitre.

 

*(si tu veux en savoir plus sur ce fait divers c’est ici ) (en bonus l’avis de Pierre Lemaître sur tout ça, et c’est pas piqué des hannetons.)

La double vie d’Irina, Lionel Shriver

Qu’on pourra surnommer « Les multivers et le who ho ho vertige de l’amûûr »

La semaine dernière, je t’ai montré un sacré contre-exemple de « comment aborder en toute délicatesse le sujet des atermoiements amoureux et tout le bouzin », il est temps de rééquilibrer la balance en te parlant de quelqu’une qui a su le faire, vraiment vraiment bien.

 

Cette couv est hideuse, j'en suis désolée.
Cette couv est hideuse, j’en suis désolée.

J’ai déjà mentionné, fort brièvement, Lionel Shriver sur ce blog, cette auteure a été une révélation pour moi. Deux de ses romans font partie de mes relectures favorites, « il faut qu’on parle de Kevin », et donc : « la double vie d’Irina ».

Les liens familiaux, les sentiments amoureux, la fidélité à soi-même et aux autres, les conflits intérieurs, font partie de mes thèmes fétiches en littérature, et sont pour moi depuis quelques années maintenant une source inépuisable d’intérêt, de questionnements. Sur ces sujets (qui en ont inspiré plus d’un-e) je lis à peu près tout ce que je trouve. Lionel Shriver a comblé beaucoup de cette soif avec ce roman, je ne peux que te la recommander.

Bien, mais de quoi on parle? « La double vie d’Irina » est un roman double, qui nous conte deux aventures : celle d’Irina, femme en couple depuis belle lurette, qui un soir de solitude, ne saisit PAS l’occasion d’être infidèle à son partenaire, et continue donc sa vie conjugale sans heurts, (ou du moins sans le heurt de l’infidélité, ce qui n’en exclut pas d’autres) ; et l’histoire d’Irina, femme en couple depuis perpet’ qui ne laisse pas passer l’occase et va pécho sans vergogne un joueur de snooker (si c’est un vrai mot. C’est même un vrai sport.) et donc vivre une vie parfaitement différente de celle développée dans l’intrigue d’Irina N°1. Reprend un doliprane.

Pour les différencier plus simplement on a qu’à les surnommer Irinouille (celle qui est pure comme une nonne) et Irinunuche (la gourgandine).

C'est pas ce que je voulais dire par "vies parallèles"
Moi aussi je ferais la tronche avec un serre-tête pareil

Dans sa première intrigue, Irinouille reste la compagne de Lawrence, un mec fiable, sympa, ils sont ensemble depuis une quinzaine d’années, n’ont pas d’enfant, et se connaissent complètement par cœur. Du moins c’est ce qu’ils pensent, puisque comme tous les couples qui s’aiment depuis longtemps, ils sont devenus un peu arrogants et ne se remettent pas trop en question. L’esprit c’est un peu « je me coupe les ongles de pieds devant toi pendant que tu fais pipi, quelle belle intimité nous partageons, n’est-ce pas chérie ? ».

Dans la seconde trame narrative, Irinunuche et Ramsey, qui joue du snooker (donc oui, il a un prénom improbable et joue d’un sport improbable) ont une liaison et se mettent à la colle. (Je place « se mettre à la colle », parce que Ramsey est le genre de gars à dire « ça roule poupée », je me suis dit que j’allais rester dans le ton voila). Ramsey est ombrageux, imprévisible, passionné et Irina le suit dans une vie tumultueuse comprenant beaucoup de tournois de snooker, d’alcool, et de grandiloquence. J’ai adoré détester le personnage de Ramsey, il est fait pour ça. Si t’es un peu colère en ce moment, passe tes nerfs en lisant ce roman, Ramsey va canaliser toute ta hargne, c’est génial.

Quand il appelle irinunuche "bébé"
Quand il appelle Irinunuche « bébé »

Lionel Shriver développe alternativement chacun de ces deux postulats, dans des chapitres courts, avec un suspens surprenant. C’est un page turner, sois prévenu-e.

Alors, pourquoi c’est bien ?

Déjà parce que quelle que soit ta vie, tu a probablement déjà rêvé à « et si j’avais fait tel choix, qu’est ce qui aurait été bouleversé dans mon existence ? » et que les « et si » sont source infinie de rêveries vertigineuses.

Parce qu’Irina est un personnage féminin fascinant, en tant qu’elle a une personnalité très marquée (Phiphi La tulope devrait s’inspirer tiens) et qu’on la voit s’altérer au contact de sa moitié (quelle qu’elle soit).

Parce que Lionel Shriver saisit avec beaucoup d’acuité ce qui constitue la substantifique moelle du couple installé de longue date, le quotidien qui ronronne et la vie qui prend par surprise, tout autant qu’elle recrée avec minutie les vertiges de la séduction.

seduction

Parce qu’elle nous met face à l’une des ironies parmi les plus cruelles de la vie amoureuse : le moment où l’on constate que l’on déteste désormais chez notre moitié ce qui nous a d’abord rendu complètement fondu-e.

Toi aussi compare les débuts d'une histoire d 'amour avec de la nourriture
Toi aussi compare les débuts d’une histoire d ‘amour à la nourriture

Parce que la lecture invite d’abord à se demander laquelle de ces deux existences est la plus enviable, puis à comprendre qu’il n’est pas question de ça, et que c’est tant mieux.

Parce que si les deux histoires d’amour peuvent paraître un peu caricaturales au départ, Lionel Shriver est très fine, et déjoue notre horizon d’attente en nous parlant des mécanismes qui mènent au lien amoureux plutôt que de nous faire une typologie « routine VS passion » (ce qui n’aurait pas valu mieux qu’un article de Cosmo, et que ça tu en a déjà si tu veux dans la salle d’attente du dentiste. Yoyo Shriver ne te fera pas gober du flan, c’est promis.)

Des deux histoires on ignore quelle est « la vraie », il n’y a d’ailleurs pas d’intérêt à le savoir, c’est la coexistence de ces deux intrigues qui est pertinente, et de constater comme ces deux vies parallèles peuvent se répondre et rimer entre elles. Comme si chacune de ces deux existences gardait avec elle, cachée en son creux, l’écho d’une autre vie. Rien que l’idée, j’ai le cœur qui se remplit d’eau chaude. Putain chier d’être aussi fleur bleue bordel.

Alors tu aimeras si : La neige t’a rendu-e un peu mélancolique, et que c’est une période où tu a tendance à t’installer devant ta fenêtre en rêvant à une autre vie. Si tu aimes Alice Ferney (que tu retrouveras prochainement ici d’ailleurs) et/ou « smocking/No smocking ». Si l’idée d’une romance à suspens te cause, si oxymorique que ça puisse paraître. Si les sentiments amoureux te questionnent et que fébrilement tu cherches toujours à comprendre comment ça marche ce bordel putain.

Tu n’aimeras pas si : L’idée de rêver d’une autre vie te paraît incongrue. Si tu crois que les liens amoureux « ça ne se questionne pas, ça se vit » dans ce cas, tu es probablement le genre de personne qui dit pour draguer « qu’il préfère donner que recevoir ». Je t’informe que personne n’est dupe, que même Yannick Noah et Mimmie Mathy ont renoncé à ce genre de punchline et qu’il faut grandir un peu.

De là, on voit la mer, Philippe Besson

Qu’on pourra surnommer « le Big Mac de la littérature française, mais sans cheddar, et sans cornichons. A 20 euros »

Fut un temps, certes lointain, où j’avais de l’affection pour Philippe Besson. J’étais lycéenne, déjà, donc je pense que tu peut être indulgent-e, je pensais vraiment que les free hugs pourraient changer le monde, et donc, je trouvais que Philippe Besson écrivait vraiment bien. J’avais lu environ 4 ou 5 de ses romans. J’y croyais à donf.

Des années plus tard, munie de mon plus bel enthousiasme et de ma plus confondante naïveté, je m’empare sans honte d’un exemplaire de son dernier roman en médiathèque en me disant que ce ne sera probablement pas la lecture du siècle mais que ce sera plaisant. Que ce sera tendre. Un peu émouvant. Délicat. Bref, j’avais quand même de l’espoir.

oh no

J’ai été consternée. Atterrée. J’avais presqu’oublié cet auteur, j’en gardait un souvenir gentil, attendri, et là, j’ai véritablement eu le sentiment de me trouver face à un escroc de la littérature.

Ici, je me permets de faire une petite parenthèse sur le choix de chroniquer des livres que j’estime mauvais. Je ne le ferais pas souvent, parce que j’ai pas le temps de me ruiner les yeux sur des livres de merde la plupart du temps. Mais j’estime aussi qu’une critique négative, voir un peu méchante, si elle ne parait pas constructive au premier abord, constitue en fait de la simple autodéfense intellectuelle.

Qu’un auteur sincère dans sa démarche se plante, ça arrive. Qu’un roman ne me touche pas parce qu’il aborde des thèmes qui me laissent froide, c’est la vie bébé. Je sais faire la différence entre ça et un-e auteur-e qui me prend pour une pompe à fric et me sort un big mac en pensant que je suis trop stupide pour m’apercevoir qu’on m’a servi de la junk food. Donc, le dire ce n’est pas critiquer inutilement le dur labeur de quelqu’un qui a sincèrement fait de son mieux : il s’agit de dénoncer une malhonnêteté intellectuelle, un mépris pour les lecteurs. Je refuse qu’on essaie de nous faire gober du flan, et je trouve que ça vaut la peine d’en parler. Voila, fin de la parenthèse.

Pour le coup, Philippe Besson est quelqu’un qui a, en tout cas depuis ses premiers romans, une écriture un peu mièvre mais sincère. Ça n’était ni élégant, ni surprenant, ne parlons même pas de réinventer quoique ce soit dans l’écriture, (il n’avait de toute façon pas ces prétentions), mais c’était joli, et l’envie de critiquer avec condescendance son œuvre se heurtait vite à la simplicité de ses choix (tant stylistiques que d’intrigues) : il écrivait avec humilité, et s’il avait ses marottes en termes de sujets, ça n’était pas un problème. Et surtout à l’époque il ne sortait pas un bouquin par an, comme Woody Allen et le Beaujolais (ce qui te donne des indices en terme de qualité, subtilement).( Stephen King le fait lui aussi. Mais lui c’est pas pareil.)

Le roman nous immerge dans les pensées d’une femme, Louise, d’une quarantaine d’année, et de deux hommes, en profite pour nous causer de tergiversations amoureuses, d’une rupture, et de tout le bouzin. J’adore ça. Je suis carrément le public pour les atermoiements amoureux et tout le bouzin (je me justifie mentalement, en me disant que ça finira bien par me passer, comme la phase du NON chez les lardons de deux ans. )

Enfin bref, j’étais toute prête à ma laisser séduire par ce roman.

mybodyisready

Et puis! Ce qui est censé être une narration à trois voix se plante complètement. Mais c’est genre la pire rétamerie que j’ai jamais vue sur une narration à 3 VOIX, parce que tiens toi bien : la meuf Louise, et les deux dudes ONT LES MÊMES EXPRESSIONS ET LE MÊME VOCABULAIRE, ET FORMENT LEURS MÉTAPHORES DE LA MÊME FAÇON OH TIENS COMME C’EST BIZARRE.

Pire gadin pour PhiPhi
La rétamerie : allégorie

Ça m’a mise en rogne, mais en rogne ! Parce qu’en fait à ce stade, ce n’est plus de la maladresse, ou de l’inexpérience, parce que Phiphi La Tulope là, il en est à son minimum dixième roman (t’a vu j’ai fait des recherches, mais j’ai eu la flemme de compter, donc va sur wiki tuseul oké), il SAIT que des personnages différents ne s’expriment pas de la même manière, il SAIT qu’un bon personnage doit pouvoir être reconnu sans être nommé, juste à sa façon de parler, de bouger, ect…

Phiphi La Tulope, il SAIT aussi que développer une histoire nécessite de laisser de l’air à l’intrigue, aux personnages, au style. Il a fait rédac’ LV1 a priori. Mais il étouffe toute avancée narrative sous les redondances, redondances qui donneraient peut-être un peu d’emphase et d’allant à la déclaration d’amour sur copie double de Matthéo à Louna (qui sont les nouveaux Jordan et Tiphaine, je m’adapte oké), mais qui, dans le roman d’un type qui est censé être assez subtil pour nous parler d’atermoiements amoureux (je veux dire c’est pas n’importe quel sujet, les atermoiements, ça demande du tact) est aussi délicat, léger et fin qu’un Paris Brest au salpêtre.

Et puis il mise beaucoup sur les synonymes Phiphi, parce qu’il a peur qu’on entrave pas bien, et que quand il a fait Jean D’Ormesson LV2 c’est ce qu’on lui a appris. C’est indigeste.

nervousbreakdown

Et le tout, (parce qu’on a pas encore touché le fond, là, mais on y vient,) avec une pauvreté des métaphores, et des tempéraments (oui, on nous vend l’héroïne comme une femme badass, mais à moi on ne la fait pas, juste elle aime son boulot, du coup, elle est considérée comme une dure à cuire) (bref, ovaires dans le chignon encore) c’est que tout est très fade. Donc c’est à la fois lourd, et sans délicatesse et en même temps vide, creux et sans saveur, comme un mister Freeze. Donc ce roman, c’est comme une Paris Brest au salpêtre que quelqu’un d’extrêmement malveillant aurait croisé avec un Mister Freeze. Pour faire un Big Mac, si tu a tout suivi depuis le début les métaphores.

Il sait tout ça.

Et il s’est dit quoi, Phiphi la Tulope ?

don't care

« BALEK’ ! Plus c’est gros, plus ça passe, Julliard m’a filé un bon gros à valoir, et donc, va forcément prendre le produit fini (oui, là je parle de produit) comme il y a 6 mois, et comme dans six mois, et buis Balek’ parce qu’avec mon nom sur la couv’ , et tous mes copains chez europe 1 et à la télay, et ben j’ai même pas besoin de me galérer pour la promo. »

Bref, Phiphi La Tulope nous prend pour des gobeu-r-se-s de flan, j’espère qu’au moins ça lui aura payé une chouette résidence secondaire à La Baule où il périra d’ennui en relisant ce qu’il a commis.

Tu aimeras si : Tu es prévenu que c’est du Big Mac. Genre maintenant le mec fait du Marc Lévy mais socialement acceptable. Si ça te dérange pas qu’on se foute ouvertement de ta djeule.

Tu n’aimeras pas : alors, vas y juste pour rire, une petite citation : «Et puis François n’a pas de mépris pour un homme qu’il ne connait pas, dont il ignore jusqu’au nom, qui n’est qu’une figure lointaine, étrangère, la métaphore d’un naufrage conjugal. On ne déteste pas une métaphore.  »

Donc, si c’est possible, la preuve. Ensuite est-il besoin d’en dire plus ?*

 

* je ne résiste pas au plaisir de t’en citer une autre, c’est si magique : «Il dit: « Mais je te préfère maintenant avec ce corps alourdi, les traits affaissés, la peau crevassée. Je t’aimerais moins s’il n’y avait pas tout ce temps sur toi, toutes ces années. Je pense même que je ne t’aimerais pas du tout. »

 

Le cinquième enfant, Doris Lessing

Qu’on pourra surnommer « Rosemary’s Baby a bien grandi, et fait flipper tout le monde»

COUCOU C'EST LA BONNE AMBIANCE
COUCOU C’EST LA BONNE AMBIANCE

Tu es probablement fatigué-e, les fêtes ont été longues, janvier est froid et en ce moment tu vis en Verglacie, un pays hostile. En plus t’es pas méga thuné-e.  Alors la lecture c’est bien, ça ravigote, mais du pas trop long, parce que peut-être tu as la flemme, et puis pas trop cher : donc voici encore un roman très court, à moins de 5 euros, qui se lit vite, et petit avantage supplémentaire : qui va sans doute te marquer. Genre, tu le lis, après tu le poses dans ta bibliothèque et à chaque fois que tu passes devant, et bien, tu frissonnes un peu. De gêne, de trouille, de « bbrrr cette histoire quand même » Mais ça c’est si tu penses comme une bédé franco belge. Bref, c’est assez obsédant comme lecture, inquiétant, et on peut le relier à plein d’autres ouvrages (qui seront eux aussi probablement chroniqués ici, et/ou si tu les a déjà lus et aimés, ça va te parler ce livre, c’est certain).

Contrairement à ce que j’aurais voulu, Doris Lessing et moi ce n’est pas une grande histoire d’amour. (Je sais pas si ça te fait ça, toi parfois ? Vouloir aimer très fort un-e auteur-e , et ne pas y parvenir ? ) Pourtant son côté « la misandrie c’est joli » avait tout pour me plaire mais souvent son écriture m’a laissée sur les marges à me dire « mais de quoi elle parle là ? » en gros Doris et moi , c’est un roman sur deux qui est un crush, l’autre qui est désarroi le plus total. Celui là, c’est le coup de foudre.

Ce roman est l’histoire d’un couple idéal et très amoureux, Harriet et David. Ils sont jeunes beaux sentent bon le sable chaud, et rêvent ensemble d’avoir une grande maison avec plein de lardons qui courent partout. Peu à peu ils construisent cet environnement tant rêvé, la maison immense prend forme, les grossesses se suivent, toutes plutôt paisibles et chacune particulière pour autant. Puis ils font un pari : celui d’avoir un cinquième enfant (à priori si t’es comme moi , tu te dis que la simple idée d’un 5Eme enfant ne peut que déclencher au choix un immense fou rire nerveux, ou une poussée gigantesque d’urticaire) et là, ça devient la merde. D’où le titre du coup.

Évidemment, tout leur entourage les juge complètement irresponsables de vouloir fonder une aussi grande famille, ça cause finance et épuisement mais le couple tient bon, s’accroche à son utopie : celle d’un foyer idéal, un refuge. Tous les deux timides et casaniers, ils ont véritablement besoin d’un abri face au tourbillon des sixties. Leur maison accueille un deux trois enfants, des fêtes de familles gigantesques à chaque occasion (genre « tiens c’est Pâques on a qu’à inviter tous nos parents tous nos frères et sœurs et leurs enfants et puis tiens rajoutes des animaux de compagnie, et des lampions chérie ce sera festif ») (quand je pense que moi faire du café pour trois personnes c’est la galère organisationnelle et que j’en fous partout en pestant enfin bref)

Ils tiennent bon donc, et leur rêve se réalise ; Harriet et épuisée, son mari travaille dur. Ils sont épuisés mais contents. Ça force le respect, un peu. Comme lecteur-trice on est content pour eux. D’autant plus qu’ils envoient péter toutes les mauvaises langues. Mais qu’il continuent à inviter quand même dans la maison du bonheur.

Ambiance mi-Festen, mi-pub Kinder surprise aux repas de familles, donc. Imagine le truc.

Tu l'as dit bouffie
Tu l’as dit bouffie

La cinquième grossesse arrive plus tôt que prévu, Harriet est sur les genoux, et cette gestation est étrange : le bébé cogne dans son ventre vite, dès le 3é mois (trop vite ?), et lui pompe toute son énergie. Elle se gave de tranquillisants pour que le bébé ne la massacre pas trop de l’intérieur. Parce qu’il y va comme un viking à qui on voudrait couper une mèche de cheveux, le bougre. Et là tu te dis, tiens ça commence bien. Ben vient au monde : il est particulièrement grand, pèse près de 6 kilos, (ouch ! ) il est très vorace et brusque. Harriet est désemparée, vidée et surtout très esseulée : puisqu’environ tout le monde ; médecin, famille amis, feint de ne pas voir que Ben est disons, particulier. Mouiiiiii.

everythingisfine

Voila pour l’histoire.

C’est particulièrement bien puisqu’on voit lentement une utopie se transformer en cauchemar, sans que personne puisse y faire quoique ce soit : ce sentiment d’inéluctabilité dans l’intrigue rend la lecture palpitante, et comme on épouse le point de vue d’ Harriet, on a un peu envie de crier tout au long du bouquin, sur son mari, sur son médecin « mais enfin, t’es bouché à l’émeri ou quoi ? Tu vois pas que ça pue ? Tu peux pas l’aider un peu ? Ou juste la croire ? » bref tu t’époumones mentalement, ton implication est totale, pire qu’un-e supporter-trice au taquet. Et il n’y a pas tant de livres qui provoquent cette sensation. Moi j’adore, je sais pas toi.

C’est bien parce que le glissement dans le fantastique est parfait: est-on face à de la folie, une perception déformée de la réalité, ou bien effectivement face à des phénomènes paranormaux ? Du fantastique bien amené, et surtout bien maintenu, ça ne se refuse pas.

Et quand de surcroît, il se paie le luxe d’aborder des sujets aussi essentiels que la maternité, la difficulté à créer du lien avec son propre enfant, la culpabilité et la culpabilisation de l’entourage envers les mères, et la vie de famille, dans tout ce qu’elle peut avoir de rassurant comme de limitant, je dis banco la caravane.

Alors tu aimera si : tu aimes lire autour de la maternité autre chose que des œuvres à mi chemin entre la publicité et la guimauve. Si tu a aimé « il faut qu’on parle de Kevin » , le film ou le livre, ou du moins que ça t’interpelle. Si l’atmosphère lourde de menace et de tensions te branche (typiquement, si tu aimes Laura Kashischke par exemple, tu va totalement t’y retrouver) Si tu aimes American Horror Story et sa vision de la vie de famille, si tu aimes les enfants qui font peur.

joey-filles-fantomes

Tu n’aimera pas si : tu as peur d’être bousculé-e, heurté-e. Si tu penses que le plus beau rôle de la vie d’une LaFâme c’est Maman. Si tu partages des messages sur la maternité comme accomplissement suprême sur les réseaux sociaux. Dans ce cas, je t’invite à garder tes opinions pour toi, ainsi que tes photomontages hideux*.

*ou à faire un tour là dessus : http://www.bouletcorp.com/2010/10/21/message-damour/

La pièce, Jonas Karlsson

Qu’on pourra surnommer « Ignatius Reilly en goguette chez Kafka »

Allez, je suis sympa, après une pause de fin d’année je reviens avec un conseil de lecture drôle, court et intelligent. Tavu, c’est fête.

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Ce petit roman de moins de deux cent pages se lit très très vite (tu peux même le mettre dans tes toilettes si c’est ton genre, ou si c’est le seul endroit de ta maison où tu es tranquille, les chapitres sont très courts : environ deux pages. Un chapitre, hop, tu vides ta cup, et go la vie)

Alors question humour, on part sur de l’absurde (un peu comme la grammaire de cette phrase), et du grinçant. Tu vas faire la connaissance d’un sale type, mais genre vraiment un sale type que s’appelerio Björn (dans ma tête il s’appelait Face-de-Pet, mais c’est parce que j’aime bien être insultante). Björn travaille dans une administration de Stockholm. Tu sens que ça va être particulièrement jouasse : tu visualises déjà les classeurs gris, les touillettes en plastique, la grosse ambiance avec Sylvie de la compta. Et c’est à peu près ça, sauf que Face de Pet est très très ambitieux : pour lui l’administration, la bureaucratie, c’est une vocation. UNE VOCATION T’ENTENDS. Il se sent très investi donc et déteste tous ces collègues qui prennent les formulaires et les trombones à la légère. Et comme c’est lui le narrateur, tu chemines avec ses pensées, et rapidement tu comprends qu’il juge absolument tout le monde, et qu’il se sent très supérieur à tous ces peigneurs de girafes qui font rien qu’à blaguer à la machine à café. C’est véritablement un sale type, le genre de gars à vouloir mener l’enquête pour savoir qui a pris deux feuilles dans la ramette pour son usage personnel. C’est aussi le genre de gars à utiliser l’expression « pour son usage personnel ».

Et puis un jour Björn trouve dans un couloir une porte qui le mène à une pièce banale, que personne ne semble remarquer. Il s’y sent très bien, c’est une sorte de havre pour lui, et il s’y installe peu à peu. Mais Sylvie de la compta et consort sont fort surpris : cette pièce n’existe pas, et Face De Pet passe son temps à fixer le mur. Ce qui met tout le monde extrêmement mal à l’aise.

J'admets que ça met un chouille pas confort
J’admets que ça met un chouille pas confort

Ça c’est l’histoire. Alors pourquoi c’est bien « la pièce »? Parce que l’auteur par je ne sais quel talent (peut-être qu’il sait écrire, va savoir, tiens) parvient à ce que l’on s’attache à Björn , en partie. Un peu comme on finit par s’attacher à Ignatius Reilly dans « La conjuration des imbéciles » : c’est un trou de balle mais finalement on saisit ce qui le meut, ce qui l’angoisse et on aimerait bien qu’il soit heureux après tout, ce bouchon d’évier puant.

Parce que, j’insulte, mais j’ai bon cœur au fond. Et puis, qui n’aurait pas d’empathie pour quelqu’un qui bosse dans un truc pareil ?

Panda voit complètement ce que je veux dire
AnarchoPanda voit complètement ce que je veux dire

C’est drôle, parce que Face de Pet est si investi dans sa mission, se prend tellement au sérieux, que l’on mesure avec plus d’acuité combien on en a rien à foutre en fait de ce formulaire, allez viens on va courir dans les champs de pâquerettes et salaire à vie et basta.

seems-legit

C’est drôle parce que la fantaisie arrive, au milieu de cet endroit très sclérosé, mais pas de la façon attendue et pas avec le personnage attendu. (Un jour, il faudra qu’on parle de ces auteurs qui font intervenir la FANTAISIE  dans la vie des personnages un peu tristounes au travers d’un meuf qui porte des chapeaux rigolos et qui joue du putain de ukulélé, d’une personne en situation de handicap, ou d’une femme noire d’âge mur et grosse. Ou alors, on peut ne pas en parler, et tout de suite les assommer avec leur putain de Mac et leur mettre les touches de clavier une par une dans les narines avant que la fiction n’agonise complètement. Chaipas, tu me dis.)

C’est bien aussi parce que ça pose certaines questions sur le monde du travail, sur le conformisme, sur les réactions que l’on peut tous et toutes avoir face à quelqu’un qui ne fait rien de répréhensible, mais qui nous dérange. C’est une petite fable dont la morale n’est pas hurlée dans ta face, mais laissée à ta discrétion, c’est frais comme un bon chèvre, et sans prétention comme quelqu’un de bien.

Tu aimeras si : Le bruit de tiroirs métalliques gris contenant des dossiers avec des intercalaires te hante la nuit. Si tu aimerais bien qu’on foute un peu la paix aux gens qui sont à côté de la plaque. Si tu aimes Kafka et ses méandres absurdes et inquiétants, si la « Conjurations des Imbéciles » t’a plu. Si tu veux courir dans des champs de pâquerettes avec moi.

Tu n’aimera pas si : Tu n’aimes pas qu’on blague sur Sylvie de La Compta. Si tes rêves sont peuplés de colliers de trombones, de lipdub d’entreprises, de cravates avec imprimé fantaisie (« oui, j’ai pris celle là parce que c’est marrant, t’a vu, y’a Taz et Bugs Bunny. Sylvie adore. »). Si ton corps a finit par s’adapter à la lumière des néons, à la sonnerie du réveil et au concept de 13E mois*.D’ailleurs t’a pas une ouiche lorraine à faire pour le prochain pot de départ?

*(wtf franchement, 13E mois ? C’est comme la voie 9 3/4 dans Harry Potter, mais en temporel ? Sérieusement, trouvez un nom normal pour cette idée, comme le frumier ou le tempadon.)

L’avortement, Richard Brautigan

Qu’on pourra surnommer : « Benjamin Malaussène et Monsieur Hulot ont pris une cuite avec Jarmusch »

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C’est une vieille parution maintenant que ce très court roman de Brautigan. T’as vu comment je te glisse mine de rien qu’il est très court ? C’est pour que t’arrête de dire que t’as pas le temps. C’est subtil, n’est ce pas ?

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Oui, donc, en France il est du tout début des 70, de 66 pour l’édition originale, alors pardonne moi si tu l’a déjà lu, mais j’avais quand même envie de t’en parler un peu.

L’avortement, c’est contrairement à ce que son titre laisse penser, l’histoire d’un mec. (Oui, alors en temps normal, c’est le genre de truc qui m’aurait mis les ovaires dans le chignon, mais là, non). Donc, c’est l’histoire d’un gars chevelu, taciturne et rêveur (déjà je l’aime bien, direct), qui bosse dans une étrange bibliothèque (ok j’aime beaucoup ce dude) qui recueille tous les manuscrits refusés par les éditeurs (oui, c’est une très grande bibliothèque). Sans aucune distinction.

C’est ainsi qu’il reçoit par exemple le manuscrit d’un môme qui parle de son vélo, ou d’un papi qui explique ses techniques de pêche à la mouche favorites. Il invite l’auteur-e du manuscrit à déposer son œuvre dans le rayonnage de son choix, puis consigne soigneusement dans le registre le titre, l’auteur et l’emplacement du manuscrit. Rien n’est refusé, et il y travaille jour et nuit, parce que oui, un manuscrit refusé, tu peux toujours avoir un coup de pression à 3h du mat à base de « han ! Bon sang mais c’est bien sur ! La bibliothèque des manuscrits refusés est ouverte ! Ne perdons plus une minutes, allons le déposer de ce pas ! » Enfin ça c’est ce que tu te dis si tu parles comme dans une BD de Tintin.

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Donc il vit dans cette bibliothèque, il y mange et y dort, dans le silence et la solitude qui ne sont rompus que lorsqu’un-e auteur-e échange quelques mots avec lui avant de lui confier le fruit de son labeur. Et voici qu’un jour une ravissante femme vient lui déposer un manuscrit, une œuvre qui traite du rapport qu’elle a à son corps, qui l’enrage énormément : son corps est beau. Superbe même. Et cette beauté la met en permanence à distance des autres et d’elle même, créant un hiatus à chaque tentative de communication. (Oui, bon, on a pas tou-te-s les mêmes problèmes, hein clairement. Mais si j’ai pu être un peu indulgente avec ce personnage, franchement c’est que l’auteur a vraiment bien mené sa barque). Bref, il accueille son manuscrit, et puis après il tombe amoureux. Et vu que normalement, tu a lu au moins le titre, tu comprends rapidement qu’elle va tomber enceinte, et qu’elle choisira d’avorter. (« Aaaaaahhh c’est pour ça. Ah oué OK ») Pour ce faire, ils voyageront au Mexique.

Alors pourquoi c’est bien?

Parce que c’est doux, fantaisiste mais pas mièvre. Ce qui n’était pas gagné, mais l’écriture très nette et débarrassée de fioritures de Brautigan permet ça .

On est ici dans un monde où les doux rêveurs on leur place autant que les autres, et c’est même tout l’enjeu du roman. Existe il un endroit tel, où l’on serait bienvenu-e avec nos marottes étranges et inadaptées ? Un endroit où l’on exigerait pas de nous de rentrer dans un cahier des charges parfaitement nonsensique ? Dans cette bibliothèque, tout peut être accepté, accueilli.

Oui, vraiment tout.
Oui, vraiment tout.

C’est ce qui procure tant de bien-être dans ce roman : il est empli de bienveillance, sans être de la guimauve dégoulinante, grâce à l’absurdité qui le traverse : on sourit beaucoup, on est surpris. C’est à la fois tendre et rafraîchissant, comme quand tu découvres le personnage de Benjamin Malaussène pour le première fois. (Chiche que tu le google, si tu connais pas?)

C’est assez joli, le risque qu’a pris Brautigan avec cette œuvre : il a fait le pari d’une certaine générosité dans sa vision de l’humanité, a pris le parti de la douceur et de la bienveillance. Et puis quelques années plus tard, il a essayé de voir si le canon de son fusil était comestible, et puis il y est resté. Savoir ça, connaître la fin que cet homme avait choisi pour lui même a curieusement hanté ma lecture, comme une dissonance, et quelque chose d’inconciliable avec la belle histoire d’amour qui se déroulait sous mes yeux, et la douceur qu’il semble souhaiter à ses contemporains. Ok c’est beaucoup trop mélancolique tout ça. Ça pourrit le groove de l’empereur.

kuzco

C’est bien aussi parce qu’on y parle de solitude, qui peut-être autant un baume qu’un poids, on fait des rencontres poétiques et légères, on y parle d’amour sans drame ni grandiloquence, ce petit roman a le mérite de l’humilité, de la simplicité, c’est ce qui le rend si savoureux: nul besoin d’être ombrageux ou tourmenté pour avoir de la profondeur.

Ça pourrait être un film de Jarmush tiens, avec des dialogues un peu façon « Coffee and Cigarettes ».

Donc tu aimeras si : tu apprécies les personnages un peu lunaires et décalés (alors je te parle de vrais décalés, pas de faux excentriques comme dans la littérature ces dernières années. Un jour je te ferais un billet sur le marketing littéraire autour du « loufoque »pour bien t’expliquer comment ça me donne envie de casser de l’imprimeur avec du fémur d’éditeur). Si tu as envie d’un peu de douceur, si tu es soûlé-e par le cynisme ambiant, mais que tu veux pas pour autant vendre ton âme à Barbara Cartland ou David Nicholls. Bref, c’est pour te faire du bien, mais pas pour te décérébrer. Et puis en ce moment fait froid, dehors. Reste chez wat en lisant Brautigan.

Tu n’aimera pas si : Si tu crois que la gentillesse est une perte de temps. Si tu n’es pas sensible à l’humour absurde façon Tati, si tu penses que les déchirements ont une valeur dramatique que la délicatesse ne pourra jamais égaler. Si tu crois qu’il faut souffrir/avoir souffert pour être intéressant…(d’ailleurs je serais curieuse si tu es adepte de cette théorie, à partir de quel genre de souffrance tu considères l’autre comme digne d’intérêt ? Jveux dire : se cogner le petit orteil ça compte ? Marcher sur un légo? Si tu veux discuter de cette théorie je t’invite à le faire sur le forum JV.com. Cordialement-Bisous)