Le Moine, Matthew G. Lewis

Un petit instant « Aucun rapport avec la choucroute » : Depuis quelques temps je ne suis plus libraire free-lance, mais libraire en dur, en vrai, en tatouée. Je dispose donc de moins de temps à consacrer à ce blog que j’aime, et qui va rester en place. En revanche, le rythme de publication va ralentir, je pense autour d’un article tous les quinze jours au lieu d’un chaque dimanche. J’espère que ceux qui aiment cet endroit continueront de me lire, puisque je suis toujours aussi heureuse de leur écrire. Bien la bise les fifrelins.
Et maintenant, place au pavé de la semaine :

Qu’on pourra surnommer « Sader Masoch est venu au temps des CATHÉDRAAAAALEUH »

C’est l’été ! Tu as envie d’un bon roman à lire sur la plage pendant que tu farniente en buvant un cocktèle?

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Sache que j’en ai rien à foutre, et que si tu veux du roman de l’été, eh bien t’as qu’à aller te chercher la sélection du relais H de la gare la plus proche et pas m’emmerder. (je suis un peu fatiguée, et j’ai faim, mais dans le fond, je le pense pas vraiment)

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Mais comme ça va, on est pas des bêtes, je peux te suggérer un roman bien pavé, froid comme une atmosphère de cathédrale et chaud comme la voix de Barry White après deux shots de tequila, qui devrait t’enjailler un max pour peu que tu aies le goût des bonnes choses.
« Le Moine » de MG Lewis est donc un roman gothique, devenu un grand classique du genre et de la littérature fantastique, dont on raconte qu’il fut composé par son auteur alors qu’il veillait sa mère malade, et qu’il s’est fait un ptit trip à la Shéhérazade à base de « je te raconte un chapitre en échange, tu calanches pas steup’  » (principe repris par Peter Falk dans Princess Bride. Colombo, Shéhérazade, même combat !)

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Et quitte à raconter des belles histoires à sa Maman, MG Lewis s’est dit « tiens, si j’ajoutais un peu de viols de meurtres et d’inceste pour pimenter tout ça, ça lui rappellera la Bible, ça lui fera plaisir ». Tu es un bon fils, Matthew.
Finalement ça a eu son petit succès, pour aujourd’hui devenir un incontournable (alors qu’à l’époque y’ avait pas François Busnel pour onduler de la mèche en signe d’allégeance au dude, comme quoi, on pourrait s’en passer, simple suggestion) mais comme toutes les choses incontournables en ce monde, les coquillettes, Pulp Fiction, Robert Mitchum et la colle Cléopâtre, eh bien, si on t’en parles pas, tu connaitras pas.
Toujours bonne poire, jme portes volontaire.

volunteer

Le moine c’est donc l’histoire d’Ambrosio, aka Mister Purity, le moine le plus vertueux du monde, dont toute l’Espagne de la toute fin du dix-huitième siècle est friande. A Madrid, où il prêche, on se presse pour assister à ses sermons, les femmes chuchotent son prénom comme s’il était un demi-dieu et tombent limite dans les vapes quand il s’approche, bref, c’est la Beatlemania des cathos.

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Ambrosio donc est, pour tous ses fidèles, la représentation d’un idéal de vertu, un être suprême auquel chacun-e aspire à ressembler, dont chacun-e s’inspire, à la fois craint et respecté.
(On est d’accord que c’est le terreau idéal pour qu’il s’avère être une vraie tête de nœud, non?)
Bref, une tantine un peu reloue (Leonolla), et sa jolie-nièce-jeune-première, (qu’on appelera Midinette) font partie de la foule des fidèles venus écouter le prêche de Mister Purity, et font la connaissance de deux jeunes hommes, dont Don Lorenzo qui va complètement crusher sur Midinette la jeune première. Et comme on est dans un roman gothique, il y a moultes perso et des intrigues dans l’intrigue et donc, Don Lorenzo a une frangine, Agnès-La-Pécheresse, qui vit recluse dans un couvent (parce que : le patriarcat) depuis que son père a eu vent de son amour pour Raymond (!) de Las Cisternas. Et si tu a bien tout suivi, Mister Purity n’aime pas DU TOUT les Pécheresses comme Agnès. Aussi lorsqu’il intercepte une lettre du keum de la pécheresse, il la châtie vraiment vraiment parce qu’il est très vertueux n’est-ce pas?

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Quand tu as la Saintes Ecritures NIght Fever

Et aussi pendant tout ce temps, Ambrosio est suivi par un étrange et mystérieux novice qui cache un secret pas très très vertueux.

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Bon, comme souvent dans les romans gothiques, c’est juste impossible à résumer d’un strict point de vue de l’intrigue. Mais je pense que tu sens bien qu’avec Mister Purity il y a baleine sous le gravillon, et que s’il est tellement si vertueux que toute l’Espagne le prend pour modèle, c’est que plus dure sera la chute. Son désir d’être un moine exemplaire rend Ambrosio vaniteux, et de la vanité il passe à la lubricité la plus débridée parce que pécher pour pécher, bon, on est plus à ça près hein, autant jouer de la clarinette baveuse.

Ne jamais filer des boissons énergétiques à un moine
Ne jamais filer des boissons énergétiques à un moine

Mais par la suite les tourments d’Ambrosio se font de plus en plus envahissants, à mesure, non pas qu’il est rongé par la culpabilité, mais qu’il veut dissimuler ses fautes. Il rentre dans une double vie, toujours adulé par les fidèles, et pourtant son âme se corrompt de plus en plus.

 

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Alors, pourquoi Le Moine est-il le meilleur roman gothique jamais?

Pour commencer, le personnage de Mister Purity est fascinant à plus d’un titre : déjà c’est un blasphème à lui tout seul, il est orgueilleux, lubrique, cruel et dissimulateur. Mais il est aussi tourmenté, plein de doutes, faible : c’est en se transformant petit à petit en monstre qu’il laisse entrevoir ses aspects les plus humains, loin de la machine à Vertu du début.

Aussi le roman est plein de petites histoires dans l’histoire, des sortes de fabulettes gothiques, et des digressions qui sans faire perdre le fil de la trame principale offrent une pause bienvenue à la narration très foisonnante. La lecture devient très distrayante en partie grâce à cette enchâssement narratif, qui ressemble aux légendes qu’on raconte pour se faire peur quand on est petiot-e-s. Du coup, tu te fais promener dans ce qui pourrait être le musée de la littérature gothique, et on a la gentillesse de te raconter des histoires de fantômes, et de Dames Blanches, et de Nonnes Sanglantes en même temps. Que demande le peuple.

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L’écriture est incroyablement moderne, (je dis ça pour celles et ceux qui craindrait l’apparition de vieux françois dans le texte ou pire, de LATIN, mais nenni, ça se lit tout seul ) et l’intrigue est captivante.

Parce que comme souvent dans ce genre littéraire, l’auteur n’a pas été pince sur les rebondissements, et les péripéties, et l’accélération des drames avant le dénouement, bref, le Moine est impossible à lâcher, en plus d’être une histoire très archétypale, qui, en cela se rapproche un peu des contes de fées, et des mythes fondateurs. C’est un roman qui fait écho à des question essentielles sur le bien le mal et l’équilibre, et c’est pourquoi il est toujours absolument moderne et toujours aussi impactant dans l’imagerie qu’il véhicule.

Donc tu aimeras si : tu aimes les contes, les archétypes forts, les mythes et l’heroic fantasy. Si tu aimes que l’écriture soit très évocatrice et pleine d’images frappantes. Si le blasphème t’amuse. Si tu aimes que personne ne soit parfait. Si tu a aimé « Le Nom de la Rose » mais que tu a zappé les passages en latin (je ne te juge pas). Si tu a besoin de te rafraîchir à l’ombre des cathédrales. Si tu veux lire un roman conséquent pendant tes vacances et te cultiver avec une œuvre de qualité en même temps.

Tu n’aimeras pas si : Si tu détestes les histoires de Dame Blanche depuis que t’es tout-e môme. Si quand on te dit roman gothique tu penses aux mômes qui portent des chaussures montantes trop lourdes par 35 degrés, et que tu vois pas le rapport. Si les tourments de l’âme te sont parfaitement étrangers. Si tu ne te poses jamais de questions autour du bien et du mal, de la morale, auquel cas, tu es probablement un sociopathe et la littérature ne peut probablement rien pour toi.

 

 

Sisyphe, les joies du couple, Aurélie William Levaux

Qu’on pourra surnommer « le couple réécrit avec du sang menstruel sur de la toile de Jouy »

Depuis fort fort longtemps (oui, j’ai commencé ma dissert de philo comme ça, ça fait son petit effet), l’on garde de l’écriture et de la littérature rock une image très masculine : de Buckowski à Ellis en passant par Fante, la rage d’écrire, l’alcool, la musique qui pique et les relations amoureuses toxiques sont un peu confisquées. Les quelques femmes qui font une incursion dans ce genre sont tout de suite repérées et cataloguées comme quepon (coucou Virginie Despentes, luv ya <3), des exceptions, ce que les journalistes ne manquent d’ailleurs pas de souligner ( toutes les interview : « alors, c’est un univers très masculin -insérez ici une discipline quelconque, la planche à voile, le punk, la céramique, l’écriture -dès lors qu’elle ne comprend pas les mots cupcakes, famille ou âme sœur-  comment vous le vivez ? Est-ce que cette différence est un plus ? » #OvairesDansLeChignon)

fuuuck that

Et il est grand temps de donner de la visibilité aux femmes qui écrivent avec violence, qui écrivent sans compromis (comme je le disais plus haut, Despentes bénéficie de cette visibilité, et c’est fort heureux, mais il y en a d’autres) parce que disons-le, Bukowski c’est chouette, Hemingway c’est sympatoche, Fante c’est très beau, mais ÇA FAIT 50 ANS QU’ILS PRENNENT TOUTE LA PLACE PUTAIN

Quand les hommes s'habituent VRAIMENT a prendre toute la place
Quand les hommes s’habituent VRAIMENT a prendre toute la place

Et j’ai choisi aujourd’hui de te parler d’une autrice que j’ai découverte récemment, qui pleine d’un talent graphique ahurissant et d’une verve pas piquée des hannetons a choisi d’explorer la question de l’aliénation au sein du couple hétéro, et pas avec du tissu liberty et du bout des lèvres.

Mesdames et Mesdames (messieurs, vous pouvez partir, on vous a assez vus). Je plaisante. Non. #LaMisandrieC’estJoli

Voici Aurélie William Levaux.

sisyphe
Bon, il est un peu cher, et pas forcément dispo en médiathèque. Mais il vaut laaaarge son prix.

Aurélie William Levaux est une autrice belge, publiée chez les excellentes éditions Atrabile, après avoir travaillé dans des publications moins largement diffusées. Je l’ai connue en fouillant les Internets à la recherche de plumes nouvelles et surprenantes, et le moins qu’on puisse dire c’est que c’est pas la meuf que tu trouvera en pile à la quefna ou au relais H et que Aurélie William Levaux se mérite. Et si je ne suis pas sure qu’elle soit en quête de notoriété, je suis sure en revanche que connaître son œuvre c’est très bon pour ce que t’as. Quoique tu puisses avoir d’ailleurs.

feel so good inside

Avec Sisyphe les joies du couple, AWL nous offre un livre beaucoup trop beau, un objet qui n’est ni tout à fait un roman ni tout à fait de la bd ni tout à fait un album.

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Jean José ! Jean Joséééé ! Viens voir ! y’a un truc là jsais pas ce que c’est

Elle illustre une relation amoureuse, qu’on pourrait qualifier de toxique, entre un mari et sa femme, et narrée du point de vue de l’épouse. Et contrairement à ce que cette premier dévoilement pourrait te laisser penser c’est très drôle. Et trash. Et inattendu.

On ne connaît pas les noms des personnages, ni les commencements de leurs histoires, puisqu’ elle accumule, court chapitre après court chapitre, des tranches de vie de ce couple dysfonctionnel. L’on suit la narratrice qui tente d’exister entièrement et sans compromis face à un conjoint qui l’étouffe et la manipule. Le ton employé par l’autrice est étonnamment léger, pas parce qu’elle cherche à dédramatiser une situation franchement puante, mais parce qu’elle déborde de vitalité et de créativité. C’est donc loin d’être un ouvrage à faire pleurer dans les chaumières, il nous parle plutôt de résistance et de rébellion, notamment dans un cadre où l’on aime particulièrement dépeindre les femmes comme des créatures douces, soumises, voire résignées.

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Bon pour autant certains passages peuvent être difficiles à lire, tout dépend de la sensibilité de chacun-e, bien sûr, personnellement, j’ai trouvé que l’élan vital et la rage de la narratrice prenaient le pas sur la violence de la situation, et que le rendu final amenait plutôt un sentiment jubilatoire de victoire que de malaise.

L’autrice nous mène donc à un sentiment de jubilation au travers de son écriture très bukowskienne, farcie de vulgarités extrêmement bien placées, dont le rythme scandé s’approche de la poésie, une poésie qui s’ancre dans un quotidien décrit dans toute sa trivialité, entre lessives, sang menstruel bière, cyprine et par dessus tout : l’absurdité.

Or pour lutter contre l’absurdité de cette relation vampire, il reste la créativité, il reste les dessins et l’art comme moyen de se rendre une intégrité, de se rire des aberrations. Et Aurélie William Leveaux propose des illustrations d’une richesse folle : entre le dessin, et la broderie, tu te retrouve à mater une tapisserie flamande punk, un vrai manifeste contre l’aliénation amoureuse.

aurelie william-levaux

Dans les illustrations l’on retrouve des icônes religieuses perverties, du tarot de Marseille avec des gros mots, des clitoris furibards se rebellant dans une atmosphère de toile de Jouy, les contes de fées gravés par Gustave Doré qui fricotent dans les buissons avec Ulli Lust, et ce pendant que des beautés préraphaélites alanguies relisent du Debbie Dreschler.

i hope i die here

Au croisement donc de la BD underground et de l’art contemporain Aurélie William Leveaux écrit rageusement, représente des pulsions, pervertis les contes de fées (pas la version Disney, plutôt la version Barbe-Bleue-égorgement-friendly) et met un gros coup de pied dans les glaouis de l’aseptisé.

kick ass
AWL n’a pas le temps pour ces conneries

C’est blasphématoire, culotté, ça ne s’excuse pas d’être féminin, vulgaire, sexy, violent, dérangeant, drôle sur un sujet pas drôle.

J’ai très envie de te citer mille phrases de ce bouquin, (clique pour lire des extraits ) mais je vais me dominer, je te recommande en revanche si tu te l’offres, de le déguster lentement, et de bien fouiller du regard les illustrations, qui sont pleines de surprises et de secrets.

clitsong
Oui, c’est extrait d’ une chanson sur le clitoris. du coup, on pardonne le comic sans

Aurélie William Levaux est pleine d’insolence, loin des stéréotypes sur les femmes et la littérature, alors je propose qu’on laisse les mecs et les médias se rouler dans Houellebecq, pendant qu’on s’envoie enfin quelqu’une qui écrit d’une plume authentiquement effrontée.

Donc tu aimeras si : Tu aimes qu’on décloisonne les frontières du roman graphique, de l’album. Si tu aimes qu’enfin on parle d’amour, de créativité, et de violence autrement qu’en l’écrivant avec du foutre, et qu’une femme s’approprie ce terrain. Si tu aimes le trash, le drôle, le pas-joli-pas-poli. Si tu es sensible à ce qui se cache sous les images d’épinal, et que tu a toujours volontiers imaginé ce que donneraient des madones préraphaélites si elles montaient leur propre groupe de Riot Grrrl. Si tu aimes le sous texte un peu psychanalytique dans les dessins.

Tu n’aimeras pas : si tu trouves que les femmes sont bien quand elles se taisent. Si les mots « menstrues » et « cyprine » te flanquent des suées. Si tu dis « c’est pas joli dans la bouche d’une fille » quand une femme prononce une grossièreté en ta présence. Si tu crains par dessus tout qu’une ribambelle de clitoris armés jusqu’au gland prennent le pouvoir, un jour pas fait comme un autre. Dans ce ce cas, tu as bien raison de flipper, tu sera sur la liste avec Houellbecq.

Esprit d’hiver, Laura Kasischke

Qu’on pourra surnommer « Le Horla en Sibérie »

Il fait chaud. Il fait très putain de chaud, comme environ tout ton entourage se lamente probablement autour des températures inacceptables, (desfois que les degrés chutent quand on se plaint, tsé) j’ai décidé d’être bonne âme et de te proposer un des meilleurs rafraîchissements qui soit, comme ça tu pourra lire et te dire qu’autour de toi il ne fait pas chaud mais plutôt très très tiède.

mission cléoptâtre

Et pour autant mes mots seront loin d’être tièdes (#TransitionUltraProTasRienVuVenir) pour te conter Laura Kasischke, je risque même d’être un tantinet dithyrambique (peut-on seulement être « un peu » dithyrambique ? Genre « vaguement élogieuse » ? Mettons que je sois simplement exagérément fangirl devant son travail, ça m’évitera les questionnements sémantiques sans autre intérêt que celui de me faire marrer)

Bref Laura Kasischke est une autrice américaine plutôt prolifique et absolument toute son œuvre est d’excellente facture, je t’invite à lire tout d’elle, chacun de ses romans présentant une couleur et une âme particulière, l’ensemble finissant par former une étrange mosaïque, sorte de porte fantastique menant à l’envers du décor d’une Amérique rongée par ses démons.

antoine daniel

En l’occurrence, je choisis de te parler de celui-ci parce qu’il est froid, et blanc, et qu’il est également une excellente façon d’entrer pour la première fois dans le monde flippant et familier de Laura Kasischke.

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« Esprit d’hiver » est donc un court roman, paru en 2014 et qui a bénéficié d’un succès critique tout à fait justifié, que tu pourras trouver aisément en poche pas cher, et en médiathèque.

C’est un roman fantastique, au sens premier du terme, c’est à dire que la narratrice voit son environnement se modifier de façon anormale sans qu’en tant que lecteur-rice on puisse déterminer si elle sombre dans la folie, ou si des événements paranormaux se déroulent effectivement.

Par exemple là c'est très clair : peau dégueulasse, cheveux gras, rictus débile : rien de paranormal, c'est juste l'adolescence. merci la zététique.
Par exemple là c’est très clair : peau dégueulasse, cheveux gras, rictus débile : rien de paranormal, c’est juste l’adolescence. merci la zététique.

Holly, une mère de famille américaine d’une quarantaine d’années, prépare le réveillon de Noël dans sa maison confortable, en compagnie de sa fille adolescente Tatiana.

Son époux est parti faire une course, tarde à revenir : la neige recouvre la ville en abondance, les routes sont bloquées. Ses invités semblent mal partis pour débarquer du coup, mais bon an mal an (poke Mouloudji) Holly se lance dans ses préparatifs, espérant oublier l’idée étrange qui lui trotte dans la tête obstinément depuis qu’elle a ouvert les yeux ; l’idée que quelque chose les a suivi depuis la Russie jusqu’ici.

j'en profite pour te faire la promo de cet excellent film: It Follows
j’en profite pour te faire la promo de cet excellent film: It Follows

Et la Russie justement pour Holly ça n’est pas rien : c’est que quatorze ans auparavant, elle a pris l’avion avec son époux pour la Russie, et en est revenue avec Tatiana qui fut donc adoptée.

Tatiana qui étonnamment dort encore, bien qu’il soit très tard, la neige qui tombe toujours, l’isolement qui se crée, et les souvenirs de Holly qui tournent dans sa tête comme si son inconscient s’emballait, et puis toujours ce quelque chose, qui les aura suivis depuis la Russie.

Autant te dire que le conte de Noël lorgne moins du côté de Charles Dickens que du côté de Shining.

QU'EST-CE QU'ON ATTEND POUR FAIRE LA FÊTEUH
QU’EST-CE QU’ON ATTEND POUR FAIRE LA FÊTEUH

Bien maintenant que les présentations sont faites, je vais t’expliquer pourquoi c’est bien.

Alors, déjà, c’est bien parce qu’ici le genre du fantastique est maîtrisé comme jamais. C’est ciselé, un vrai travail d’orfèvre.

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La lecture devient très vite éprouvante, la menace sourde tout au long de l’œuvre, tu te trouves pétri-e d’angoisse, à virer parano comme Holly parce que putain tu sens que ça va péter mais ni quand, ni pourquoi ni comment et que le suspens se maintient jusqu’à ce que tu ai tout dévoré. Le malaise s’empare de toi et ne te lâche plus jusqu’au final, qui est tout autant un soulagement qu’une explosion dévastatrice.

La lecture est éprouvante parce que Laura Kasischke est extrêmement douée pour nous plonger dans la vie domestique d’Holly, dans le ronron familier de son existence, où chaque chose semble parfaitement à sa place et très rassurante tandis que, de micro-évènement en micro-évènement, on bascule dans la terreur. Le carcan-cocon du chez soi ne protège plus.

L’écriture remarquablement immersive est tout d’abord blanche et froide, puis se trouve de plus en plus traversée par du rouge, de la chair, de la violence ; Laura Kasischke écrit beaucoup avec les couleurs, les sensations, la chair, ce qui rend le-la lecteur-rice hautement perméable au déroulé de l’intrigue. Laura Kasischke pépouze, rentre dans ta tête puis sous ta peau, puis te transforme, et a priori il te faudra un petit temps d’atterrissage avant de retrouver ta vie propre, elle crée une sorte de sur-persistance rétinienne, like a queen du roman fantastique.

queen
excusez moi, c’est moi que v’la

Ensuite, entre l’évocation d’une vie domestique familière qui échoue à reprendre le dessus sur l’inquiétante étrangeté de cette journée, et l’incarnation du fantastique jusque dans les pores de son-sa lecteur-rice, l’autrice se paie le luxe d’aborder la question des relations mère-fille, de la filiation, des modifications de l’adolescence et des tourments du subconscient. BOOM BÉBÉ.

Eh oui, parce que la personnalité de Tatiana change, et à l’adolescence les changements sont parfois brutaux, inattendus et irrémédiables, et Holly est désemparée face à tout ça.

Mais on ne sait pas vraiment si dans les souvenirs de toute petite enfance de Tatiana, elle cherche du réconfort, comme on convoque un âge d’or ou tout était plus simple, ou si l’ennemi ne se trouve pas plutôt dans ces réminiscences qui se superposent de plus en plus souvent et avec de plus en plus d’autorité au présent. Holly traverse un des tiraillements classiques de la parentalité: elle distingue dans les longs membres de son enfant, devenue jeune fille, la trace des mollets potelés et des petites mains en forme d’étoiles. Comment supporter ce tiraillement permanent entre passé et présent, cette double vie mentale, sans devenir pétée du casque ? (Pour les enfants c’est différent : les parents ont toujours été des parents, ils ont toujours été tellement vieux!)

parents

Alors que les réminiscences d’Holly montent en puissance, on comprend combien les liens de l’amour sont aussi tissés de colère de regrets et de rancœur, envers soi-même comme envers l’objet de notre affection.

Donc tu aimeras si: Tu aimes les huis clos, les survivals à la Shining, les atmosphères délétères à la Hitchcock, les maisons hantées. Si tu a aimé le film Mister Babadook et son sous-texte psy sur le refoulement, l’incarnation de la hantise et de la folie chez David Cronenberg, si tu te questionnes sur ce qui te lie à tes proches (pas uniquement sur la relation mère-fille hein mais notamment ), sur le pouvoir des souvenirs. Si tu cherches à te rafraîchir. Si tu te sens partant-e pour un bon vieux coup de flip des familles, et pour un roman qui se lit d’une traite.

Tu n’aimeras pas : Si tu es révulsé à la vision d’un film de Cronenberg, ou de Carpenter alors que tu supportes très bien les pubs Matmut. Si tu te dis que toutes ces histoires de parentalité et d’inconscient c’est faire des chichis. Si tu emploies l’expression « faire des chichis ». Si tu n’aimes pas l’ambiguïté, les doutes et que j’ai pas compris à la fin, la toupie elle s’arrête ou pas ? Il est dans un rêve OU PAS ? Dans ce cas, tu penses sûrement que les meilleurs Dragibus sont les roses, ou pire les rouges ALORS QUE TOUT LE MONDE SAIT QUE CE SONT LES NOIRS LES MEILLEURS, dans ce cas je t’invite à ne jamais lire Laura Kasischke parce que tu ne la mérite sans doute pas.

En attendant Bojangles, Oliver Bourdeaut

Qu’on pourra surnommer : « oh regarde sous la croûte, il n’y a que du flan ! »

Hey tu sais quoi ? Ça fait suuuuuper longtemps que j’ai pas été méchante dans une chronique, et que je ne t’ai pas invité-e à rager sur une œuvre jusqu’à ce que l’écume me sorte par les oreilles parce que le sens de la mesure c’est pour les moines et que toi et moi on est pas des moines.

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Et je me suis souvenue de ce roman que j’ai emprunté en médiathèque, après l’avoir vu passer moultes et moultes dans toutes les queufna, dans les librairies indés en pile partout, en facing partout avec limite une signalétique clignotante qui dit LISEZ CE TRUC PARCE QUE TOUT LE MONDE L’ADORE (ce qui, tu en conviendra, aurait du me mettre la puce à l’oreille) et que donc, comme tout un chacun, je suis sensible à l’effet de simple exposition, et de la même façon qu’une chanson à la radio qui passe en boucle peut passer d’absolument intolérable au « eh merde maintenant quand je l’entends je dodeline ILS M’ONT EUE PUTAIN », eh bien voila, j’ai fini par emprunter « en attendant Bojangles ». En plus il vient de sortir en poche, ça m’a réactivé la rogne.

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« En attendant Bojangles » est donc un roman d’Olivier Bourdeaut, publié chez Finitude et qui a eu un succès retentissant, un prix genre RTL Lire (quoique ça puisse signifier, un prix RTL Lire, est-ce qu’il existe un prix Europe 1 Manger, ou un prix Le Mouv’ Boire de l’eau, un prix ChérieFM Mettre un tampon, enfin bref), et surtout des chroniques partout de la justice nulle part avec les magazines féminins qui titrent des trucs genre « On adore : cet été lire sur la plage En attendant Bojangles, avec un bon écran total à 90 boules de chez Dior » et François Busnel qui a probablement tenté d’avoir un avis là-dessus (m’en veux pas là je suis pas allée chercher des archives, Busnel c’est au dessus de mes forces) je serais pas étonnée que Laurent Ruquier, Raphael Enthoven et Eugénie Bastié (là aussi, au dessus de mes forces) aient eux aussi porté aux nues cette arnaque révoltante qu’est « En attendant Bojangles ». C’est te dire.

against the world

Peut-être l’a tu lu. Peut-être même l’a tu apprécié. Et tu jugeras cette chronique pleine de mauvaise foi, et très honnêtement, il se peut que j’en rajoute un peu. Parce qu’il faut bien un supplément de mauvaise foi et de perfidie pour contrer les éloges creuses qui auréolent ce roman que je juge malhonnête intellectuellement. Et aussi, parce que ça m’amuse.

oops

Alors, « en attendant Bojangles », c’est l’histoire d’une famille pas banale qui mène une vie de patachon (Mouloudji a téléphoné, il veut que lui rende ses expressions de ieuv’) entre cocktails, soirées, danses endiablées, amour fou le tout dans une excentricité très photogénique sous le regard du narrateur, leur fils qui se charge de nous raconter cette famille pas comme les autres.

Ça c’est si je te fais le résumé en tentant de garder mon opinion pour moi. Je te cache pas que j’en chies.Parce que je suis professionnelle, tavu.

Cette famille tellement rigolote et loufoque vit dans l’inconséquence la plus totale, ils sont criblés de dettes et n’ouvrent jamais leur courrier, leur môme est genre semi-scolarisé, ils dansent toute la journée.

avec mpoi : CHICK CHICKY BOOM
avec moi : CHICK CHICKY BOOM YÉ SOUIS SANCHO DÉ COUBA

Ils picolent pas mal, Maman change de prénom tous les jours juste parce que ça l’amuse, et ils ont une grue de compagnie (l’oiseau, donc, hein, pas l’engin de travaux) qui s’appelle Mademoiselle Superfétatoire, histoire qu’on pige bien qu’ils sont exigeants jusqu’au bout dans l’originalité et que l’existence banale des gens lambdas c’est pas leur came.

ATTENTION à partir de là, je vais te spoiler sans respect, donc si tu veux préserver ton innocence et/ou ton envie de lire ce roman, va plutôt regarder des photos de corgis.

Oh oui, des corgis ! t'entends? elle a dit des corgis. DES CORGIS
Oh oui, des corgis ! t’entends? elle a dit des corgis. DES CORGIS

Il se trouve qu’en réalité, le père, Georges est très épris de son épouse, qui elle, est atteinte d’une maladie mentale, brouillant sa perception de la réalité et que toutes les fantaisies auxquelles elle se livre sont dépourvues d’ironie ou de jeu. Parce qu’elle est malade, elle y croit vraiment. Et donc on entre dans un aspect moins léger du roman (en petite partie narré par le journal intime du père qui apporte un éclairage différent à la situation) où l’on comprend que l’ « amour » absolu du père pour cette femme va les mener à leur perte : puisqu’il se refuse à soigner son épouse, préférant la laisser dans son monde imaginaire eh bien TOUT ÇA VA MAL FINIR ÉVIDEMMENT QU’EST-CE QU’IL CROYAIT L’AUTRE TÊTE DE NŒUD.

Asshole, Plain and simple

Du coup, maintenant je vais t’expliquer plus en détails pourquoi ce roman c’est du flan. C’est tellement du flan que j’ai même pensé à te faire un index alphabétique pour que tu t’y retrouves plus facilement dans toutes les raisons qui existent d’abominer cette parution. True Story.

Alors, le principe du flan c’est que globalement, l’auteur nous prend pour des idiots et en l’occurrence, l’aspect plagiat de l’œuvre est déjà pas piqué des hannetons (allô Mouloudji). Il pille Boris Vian (mais sans le verbiage et sa créativité, et puis aussi coucou on est en 2017 mec tu arrives tellement si tard) et pire encore, si tu ouvres ton édition, et que tu la humes attentivement (ce que j’ai fait pour la science) tu distingueras un fumet bien particulier : celui d’Alexandre Jardin. Alors, autant je pense qu’il a du assumer aisément Boris Vian en interview, autant m’est avis que le bougre n’a pas du tant se vanter d’avoir pompé sur le plus mielleux des romanciers de gare après Marc Lévy. Pourtant, Bojangles pue le Jardin, PIRE le sous-Alexandre Jardin, parce que déjà on est plus dans les eighties, et ensuite on en a pas fait un film avec Thierry Lhermitte. Et paf.

take that

Ensuite, un aspect que j’adore critiquer : le loufoque. Dans « Bojangles » la folie dite « douce » *tousse* n’a qu’un objectif : être aussi télégénique qu’un téléfilm de M6 avec fin larmoyante, amour fou, douceur amélie poulinesque bref, donner des frissons à la ménagère à peu de frais, c’est facile.

RT

La folie décrite est artificielle, purement conçue pour être attendrissante, toute violence ou peur est évacuée pour ne laisser la place qu’à du pseudo-flamboyant romantisé : or j’aimerais vraiment qu’on m’explique ce qu’il y a de glamour ou de romantique à picoler toute la journée pendant que son môme déscolarisé tripote une grue dégueulasse (lâche un com’ si ta mère te laissait pas ramasser les plumes de pigeons parce que c’est sale, et là genre il a une grue de compagnie tranquchille) et que les huissiers frappent à la porte, le tout alors que la mère de ton enfant est malade et que tu l’aides pas à se soigner parce que tu l’aimes (oui, certes *tousse*) et que tu te dis pas grave chéri, faisons nous un ptit tango des familles PARCE QU’ÊTRE DES CONNARDS INCONSÉQUENTS C’EST JOLI.

La véritable excentricité n’est pas photogénique, elle est imprévisible, et pas là pour faire joli. Là c’est aussi décalé que Johnny Depp qui joue le Chapelier Fou des Caraïbes pour la millionième fois.

Oui, cache toi t'es moche.
Oui, cache toi t’es moche.

On m’objectera peut-être que tout est vu à travers les yeux d’un enfant et que c’est pourquoi la folie de sa mère est décrite avec légèreté et innocence et gnanani et la pureté de l’enfance et mon cul sur la commode. Eh bien, là encore l’auteur nous prend pour des imbéciles : un enfant, s’il n’a pas forcément tous les mots à sa portée pour saisir le malaise qui l’entoure, peut quand même le PERCEVOIR. L’enfance n’est pas expurgée de toute violence, ni de peur. Je sais pas combien de fois il va falloir l’expliquer aux auteurs ça. Certain-e-s ont su faire parler des gosses : Howard Bunten notamment l’a fait, Raphaẽle Mousafir l’a fait, Stephen King aussi sans laisser penser que les mômes étaient des êtres décérébrés. Le regard de l’enfant censé amener de la fraîcheur (d’ailleurs peut-on cesser d’instrumentaliser le prétendu « regard des enfants », merci ? dans la tête des auteurs de fiction tous les enfants ont la même façon de voir la vie, mi-Forrest Gump mi-Laura Ingalls, c’est bien connu, les enfants, c’est un bloc monolithique) n’amène qu’une consternante niaiserie.

omg
Quand on utilise un mouflet tout droit sorti d’une pub Fleury Michon pour faire de la « littérature »

Et comme ce roman c’est l’effet lasagnes, il a jamais fini de nous remettre une couche, ça n’a même pas le mérite de contenir de bonnes punchlines. On sent bien que l’auteur lorgne du côté de la grandiloquence, mais c’est bien trop peu étudié et ironique pour être du dandysme. Le niveau d’écriture est plutôt proche du journal de Bridget Jones, avec des effets de ruptures de ton très mécaniques, dont le procédé se remarque très rapidement. On ne perçoit plus que le squelette de tous ces procédés au travers de l’histoire. Au détriment des personnages qui de toutes façons, ne peuvent pas prendre chair puisqu’ils sonnent plus faux que des Polly Pocket de contrefaçon.

Ajoute à ça une couv’ vintage (sur l’édition originale) mais pas trop, pour plaire à ceux qui aiment la fantaisie tant qu’elle est assortie à leur canap Ikéa et tu obtient un bon gros coup de com’, mais certainement pas un bon roman.

Aussi, j’aurais vraiment aimé que cet auteur laisse Nina Simone tranquille.

leave her alone

donc, tu aimeras si : Pour toi Alexandre Jardin est un auteur majeur. Si tu aimes le loufoque calibré pour ne pas être dérangeant, bref le loufoque le plus oxymorique du monde. Si l’avis de Raphaël Enthoven est un phare pour toi. Si tu trouves crédibles les enfants de fiction calibrés pour être mignons et innocents, dans ce cas, je t’invite à regarder l’école des fans jusqu’à ce que tu ne sois plus une menace pour la société.

Tu n’aimeras pas : si tu flaires l’arnaque que constitue les pubs qui mettent en scènes des gosses impertinents et mignons, si tu as de l’amour propre et du respect pour les enfants comme pour les personnes atteintes de maladies mentales. Auquel cas, tu t’épargnes cette daube, et tu gagnes du temps pour lire par exemple Howard Bunten ou Raphaêle Mousafir.

Les Furies, Lauren Groff

Qu’on pourra surnommer « Nous vivons tous une tragédie antique et une comédie shakespearienne tout à la fois, et on en fait pas un fromage »

Tu sais de quoi je t’ai pas causé depuis longtemps ?

Hum ?

D’ATERMOIEMENTS AMOUREUX ET TOUT LE BOUZIN

alors jouez hautbois résonnez bal musette, c’est le jingle atermoiements amoureux :

« Les Furies » est un roman américain écrit par Lauren Groff, publié récemment aux éditions de l’Olivier qui décidément ne laissent pas leur part aux chiens en terme de bon goût. Pas comme mes expressions, donc. Lauren Groff a publié deux autres romans chez Plon que je n’ai pas eu l’occasion de lire, (à mon grand regret) ce qui m’empêche de te parler de son œuvre de façon plus globale, mais ce que je peux te dire, c’est que si tu trouves du Lauren Groff, lis le putain, parce que la personne qui a écrit « les furies » est indéniablement farcie jusqu’au bulbe capillaire de talent , d’idées, en plus d’être dotée d’une plume ciselée dont tu ne saurais te priver. J’ESPÈRE QUE ÇA TE POSE BIEN L’AMBIANCE.

Cesse de dubiter Lola-Durillette, je vais t'expliquer
Cesse de dubiter Lola-Durillette, je vais t’expliquer

« Les Furies » nous conte l’histoire d’un couple, Lotto et Mathilde, qui se rencontrent à l’université dans les années 90 alors qu’ils sont âgés d’une vingtaine d’années. Et dans le genre couple qui dure, ils se posent un peu là, puisqu’ils seront mariés jusqu’au décès de Lotto bien des années plus tard.

Le roman revient sur leurs années de vie maritale, dans une première moitié consacrée à Lotto, et dans une seconde consacrée à Mathilde.

Lotto deviendra un dramaturge célèbre papillonnant dans un New York qui lui est complètement dévoué et pour cause : il est charismatique charmeur drôle et grandiloquent, le genre de gars qu’il est bon de fréquenter, qui plus est lorsque l’on peut raisonnablement espérer qu’un peu de sa gloire rejaillisse sur soi.

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Quant à Mathilde, l’opinion générale est qu’elle est « une femme de l’ombre » selon ce détestable cliché ; qu’elle s’est dévouée à la carrière et à la personnalité dévorante de son époux et que bon, si son entourage ne peut pas dire d’elle grand-chose d’autre que « sans elle Lotto ne serait rien nanani, derrière chaque grand homme nanana »

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Quand on essaie de faire passer la pilule patriarcale avec un compliment merdique

Finalement la doxa est bien commode et personne ne cherche vraiment à voir plus loin que le bout de son nez. Et pourtant !

C’est bien ce que va nous donner à voir Lauren Groff : qu’en est il de ces femmes que l’on considère volontiers comme « compagne de » comme s’il était trop fatiguant de les voir pour ce qu’elles sont, et ce qu’elles font ? L’effacement de Mathilde, sa discrétion, est volontiers mis sur le compte d’une idée de vases communicants, à la fois exagérément simpliste et donc fausse, mais qui de surcroît, à le mérite pour les étroits d’esprit, de ne pas égratigner le schéma patriarcal habituel de l’homme génial et créateur et de la femme pourvoyeuse de soins et modeste.

Et c’est là dedans que Lauren Groff débarque et te passe tout ça à la moulinette, paisiblement, avec une force tranquille proprement jubilatoire.

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Tu découvrira donc les rouages d’une grande histoire d’amour (genre, aussi grande que dans Princess Bride) qui eux, ne sont pas forcément jolis mignons, tu découvrira les secrets de Lotto et Mathilde, et ce que cache la reluisante vitrine de leur couple.

ta trogne quand va savoir
ta trogne quand tu va savoir

Maintenant, pourquoi c’est bien ? Parce que des livres traitant des rouages derrière la vie maritale sont légion, et si c’est un thème très souvent lu, il est rarement travaillé avec autant de malice et de finesse qu’ici par Lauren Groff.

Son écriture est très élégante, mais dépourvue de tout maniérisme, c’est simple, concis et elle sait habiter ta lecture avec des images fortes. Son écriture va très vite te donner une sentiment de grande familiarité avec les personnages, d’autant plus qu’ils sont dessinés dans toute leur complexité, et c’est même un des enjeux de ce roman. Tout est très vivant, juste et le transport comme témoin de la vie de couple de ces drôle d’oiseaux est immédiat.

C’est un roman érudit : rempli de références à la littérature, aux mythes antiques (Les Atrides viennent faire les pompom-girls pour te poser l’ambiance) mais pas de façon appuyée ou démonstrative, tout s’articule avec simplicité pour donner une profondeur cachée à la lecture, comme un roman double fond. c’est cadeau.

Enfin, il pose des questions très humaines, et qui personnellement m’interpellent de ouf : qu’est ce qui fait que l’on choisit tel-le ou tel-le partenaire ? Peut on aimer l’autre sans connaître tout de lui ? Est-il souhaitable ou dangereux de tout savoir de notre partenaire? Le secret est-il nécessairement un poison ? (vous avez deux heures)

Lauren Groff a aussi un immense talent : celui de capter avec précision l’intimité d’un couple s’aimant depuis longtemps, intimité qui se donne à voir dans de petits riens. Lis ce bouquin, ça t’épargnera un clic sur les liens BuzzPito  » ce graphiste résume la vie de couple en dix infographies avec du latte et des pandas roux et c’est absolument génial trois points d’exclamations « .

Comme je te le disais plus haut, elle renverse l’image de la brave épouse, qui selon l’imagerie de base ne saurait être ni femme fatale, ni vénéneuse ni même vindicative. Comme si être une femme mariée transformait immédiatement un être pluridimensionnel en image d’épinal portant maniques et modestie comme seuls attributs.

GoodWife

Lauren Groff se permet aussi d’être assez réjouissante puisqu’elle dessine un féminisme de bon sens qui vient contrer les clichés habituels (particulièrement dans une scène ou Lotto se fait laminer par ses étudiantes après une envolée misogyne, c’est siiii savoureux), et met en scène Mathilde et sa vie après le décès de Lotto : quoi donc, une femme peut survivre au décès de son grand amour ! Sans sombrer dans une mélancolie photogénique !

sexyfrenchdepression

Si le féminisme de Lauren Groff se ressent à la lecture pour les averti-e-s, je ne suis pas sure ceci dit que cela heurterait l’œil de quelqu’un de moins sensibilisé à la question : c’est n’est ni un manifeste, ni de la pédagogie pour débutant, ce qui ne l’empêche pas d’exprimer des opinions très pertinentes sur les inégalités, les double standards, et les rapports de genres en général. De surcroît au sein du couple, un espace privé dont on aimerait tant qu’il ne soit pas politique alors que bon, hein, c’est raté.

Tu aimeras si : tu aimes les atermoiements amoureux et tout le bouzin. Si tu aimes les double lectures, ici en lien avec les tragédies antiques et la mythologie. Si tu aimes les histoires de grand amour, mais que tu t’es toujours demandé ce qui arriverait après à Princesse Bouton d’or et Westley.. Surtout s’ils avaient vécu au temps des bananes Waikiki et des sweat Fido Dido (pas déso pour ces références) Si tu aimes l’idée de quelque chose sous le vernis, et que les braves épouses puissent être des super-héroines sous couverture. Si tu aimes Siri Hustvedt, « Un Jour » de David Nicholls (oui, j’assume), si tu aimes « nous sommes l’eau » de Wally Lamb (que si tu connais pas je te recommande très très chaudement) ou encore « Les vies privées de Pippa Lee » (qui a été adapté au cinoche avec l’excellente et radieuse Robin Wright, qui jouait aussi la princesse Bouton d’or comme quoi tout est lié DEPUIS LE DÉBUT). Si tu aimes que les hommes charismatiques descendent un peu de leur putain de piédestal.

Tu n’aimeras pas : Si tu te satisfait de ce que les gens donnent à voir a priori et que pour toi creuser un peu les choses c’est un boulot de taupe, mais pas d’être humain. Si tu trouves que les liens BuzzPito c’est « tellement ça ». Si tu utilises vraiment l’expression « derrière chaque grand homme se cache une femme » sans être éditorialiste à l’express ou au figaro. Si tu penses qu’il est dans la « nature de lafâme » que d’être modeste et réservée auquel cas je te supplie d’aller prendre ta douche avec ton grille pain.

Intérieur Nuit, Marisha Pessl

Qu’on pourra surnommer «Polly Pocket te recrée Mullholland Drive »

Je t’ai déjà parlé de Marisha Pessl. Je t’ai déjà dit toute l’admiration que j’ai pour son roman précédant celui-ci, et si tu a loupé ce moment d’anthologie, c’est . Je t’ai même déjà mentionné « Intérieur Nuit » à la faveur d’une chronique sur un autre grand roman, tout aussi mystérieux et labyrinthique, pour t’aider à en saisir les contours. Je me retrouve donc à faire l’inverse c’est çà dire à te citer dès les début d’autres lectures pour mieux circonscrire ce polar taré dont on va parler aujourd’hui : Intérieur Nuit.

cete couv' te dis : ATTATION MYSTERE MYSTERIEUX
cete couv’ te dis : ATTATION MYSTERE MYSTERIEUX

Ce roman n’est ni tout à fait un roman de littérature dite « blanche », ni tout à fait un polar, et il est aussi beaucoup plus que les deux à la fois. Du polar il a pris l’enquête le suspens les crimes, et de la blanche il a pris le questionnement méta, le style, et un univers étendu biiien au-delà de l’intrigue.

Et c’est là tout le sel d’Intérieur Nuit, c’est que l’auteure à tout bonnement récréée un petit monde parallèle, qui un peu comme dans nos rêves est exactement comme quelque chose qu’on connaît déjà « et en même temps c’était pas du tout ça, tu vois ».(en bien plus divertissant que quelqu’un qui raconte son rêve évidemment.)

Alors, qu’est-ce que t’en dis ? Jte raconte ???

hades what do you think

Fais la connaissance de Stanislas Cordova, un cinéaste barjot qui a disparu de la circulation depuis plusieurs dizaines d’années non sans avoir laissé derrière lui une œuvre magistrale.

Il s’est fait le spécialiste de films vraiment pas youplaboum du tout du tout, tant et si bien qu’il n’est plus diffusé dans aucun cinéma, et qu’on ne peut découvrir son œuvre que clandestinement. Genre t’as une bobine sous le manteau ou c’est la joie de me revoir.

Il est adulé par tout une communauté de fans, qui continuent de faire vivre son œuvre (notamment au travers de ses projections clandestines) alors même que personne ne sait à quoi il ressemble et qu’il vit reclus dans une espèce de domaine complètement démentiel. Genre ermite de luxe en gros.

Bref, entre les rumeurs et une œuvre cinématographique extrêmement dérangeante, Cordova a crée un véritable mythe autour de sa personne, à la fois terrifiant et indéboulonnable.

Et puis voila que des années plus tard, sa fille Ashley Cordova, est retrouvée morte dans la cage d’ascenseur d’un entrepôt pourlingue. APRIORI SUICIDÉE HEIN.

yeah sure

Et c’est notre narrateur Scott McGrath qui va tenter de démêler le vrai du mythe dans l’histoire de Cordova, et de ses fans pour enfin comprendre ce qui est arrivé à Ashley.

Ah oui aussi Scott McGrath est journaliste et pas mal loser, c’est un peu le gars qui n’a plus grand-chose à perdre. Il a enquêté sur Cordova des années auparavant, et s’est heurté à un mur en plus de niquer sa carrière. PARCE QUE: YOUPI. Bref, Cordova, c’est un sacré pataquès du coup, pas folle la guêpe, il est aidé dans ses investigations par un dealer en converse et une employée de vestiaire au look plus improbable que toi au lycée.

ah non, mais moi j'ai rien dit, hein.
ah non, mais moi j’ai rien dit, hein.

Voilà pour l’histoire.

Mais qu’est-ce qui justifie que tu te déleste d’environ dix boules pour te l’offrir en poche, ou de ton temps pour le toper en médiathèque ?

Je vais commencer par le plus évident : c’est captivant. C’est typiquement le genre de roman qui te fais l’effet d’être impossible à lâcher, ce qui rend chaque interruption de ta lecture très frustrante autant qu’avec un bon vieux cliffangher de fin d’épisode d’-insère ici la série qui te fait rager quand l’épisode s’achève- et que tu fais « raaaaah il est trop tard pour en regarder un autre » eh bien, là, pareil.

another chapter

J’ai tendance à penser que quand un livre te fais repousser l’heure du dodo, c’est plutôt bon signe.

L’intrigue est très maline, sacrément bien ficelée, et comme Marisha Pessl sait jouer sur plus de 700 pages, je dirais que c’est assez comparable au travail d’Umberto Eco ou de Donna Tartt, qui savent eux aussi maintenir une tension durant tout un pavé, grâce à des personnages très fouillés qui viennent densifier un mystère déjà fort épais.

Ce qui est intéressant aussi c’est que l’auteure s’est amusée à recréer des documents d’archives concernant Cordova : de vieux articles de Rolling Stones, des mails, des pages internet qui sont minutieusement reproduites dans l’œuvre, et que par conséquent tu disposes des éléments d’enquête en même temps que Scottie et sa dream team. C’est très ludique, puisque tu te retrouve à scruter ces pages dans l’espoir de comprendre plus vite que le narrateur les ressorts de l’intrigue, en plus d’ajouter un aspect plus vrai que nature au personnage de Cordova.

En plus d’être trèèèèès immersif, c’est un roman un peu méta qui joue beaucoup sur les frontières entre ce qui existe dans l’intrigue et ce qui existe en dehors, puisqu’il permet que l’on étende l’univers du contrat de lecture à notre propre monde : la diégèse ici est extensible, se déploie et se contracte, bref ça palpite, ça tourbillonne et ça te vertige les frontières.

fais pas gaffe au bébé qui se vautre, c’est pour faire du clic.
Le bébé qui se vautre, c’est pour faire du clic.

On arrive au cœur de ce qui place ce roman dans le game des très très bons : le jeu entre réalité et fiction. Entre le name-dropping, les documents et le vraisemblable d’un personnage aussi mégalo que Cordova, dont l’œuvre est inspirée par Lynch, par Von Trier, Haneke et Bergman (oui, que des cinéastes très youplaboum, tu en conviendra) et par d’autres encore, on se prend à regretter que tout ça ne soit qu’imaginaire, et à espérer que quelque part Cordova existe pour de bon (j’ai passé la moitié du roman à me dire oh j’aimerais tellement voir ce film de lui, faut que je le note dans ma liste à ah non ; non. C’EST POUR DE FAUX ET J’EN SUIS SI TRISTE)

sp dark now

C’est bien parce qu’on dispose de peu d’éléments et que ça fait fonctionner  ton imagination à plein régime. Il y a beaucoup d’indices qu’on ne fait qu’entrevoir, tu tissera donc ta propre vision du cinéma de Cordova, de sa personne et c’est assez fascinant de constater que tu possède en toi, pour peu qu’on te nourrisse un tout ptit peu, les ressources pour créer toute une galeries d’images terrifiantes. Avec le peu d’éléments donné par l’auteure tu fabrique ton propre cinéma cauchemardesque et c’est très stimulant.

so inspiring oprah

C’est bien puisque, si c’est un roman intelligent, Marisha Pessl a su se démarquer de son précédent livre, et n’ a pas cherché à en reproduire le succès : si le propos tenu sur le cinéma par exemple est souvent fin et pertinent, et qu’elle fait usage de références, c’est dans de moindres proportions, et donnera peut-être moins au lecteur le sentiment de faire étalage de son érudition. Ce qui n’empêchera pas qu’elle donne envie de se remettre à voir de bons films, et de lire des tas d’ouvrages sur le cinéma. (#UnPeuCommeKarimDebbache)

karim debbache

Donc tu aimeras si : Tu es sensible aux polars touffus et aux mystères mystérieux, type Eco, Donna Tartt. Si tu aimes le cinéma qui parle de cinéma, et/ou le cinéma qui s’interroge sur la question de la fiction.
Si tu aimes que l’on bouscule les règles, et les limites de la diégèse parce que pourquoi s’en priver quand on peut jouer un peu bordel.

Tu n’aimeras pas : si tu aimes que chaque chose soit à sa place. Si tu penses que la littérature et le cinéma c’est fait pour se « vider » la tête et rien d’autre . (quelle effarante idée que celle de se vider la tête). Si Lars Von Trier, Haneke et Lynch ne suscitent chez toi aucune émotion auquel cas tu es probablement une intelligence artificielle qui a appris à lire (#UnPeuCommeMacron)

Lucy in the sky, Pete Fromm

Qu’on pourra surnommer : «  Juno t’invite un peu dans ses basques pour piétiner l’âge adulte »

Il est un sport partagé par bon nombre de personnes en France, quelle que soit leur classe, leur race, leur genre : le mépris des ados.

Visiblement, on se sent moins autorisé à vanner sur les vieux, sur les lardons, ne parlons pas des quinquas qui bénéficient de l’aura « tempes grisonnante et respect inclu » -pour autant qu’ils soient mâles, s’entend. Mais les ados ! On peut en toute quiétude les déconsidérer, les décrire comme cupides, décérébrés, abouliques, bovins, superficiels, immatures, cruels, c’est bien simple la plupart des gens considèrent les ados comme des zombies mâtinés de Gargamel, ce qui ne donne pas un tableau très flatteur, tu en conviendra.

en même temps y'a de ça.
en même temps y’a de ça.

Mais la littérature à ceci de merveilleux, qu’elle peut t’inviter à t’étouffer bien fort avec ta condescendance, en te mettant un peu dans les basques de celles et ceux que tu juges sans bien les comprendre, ni les connaître et sans avoir fait l’effort d’écouter. Merci, littérature, tu rends le monde un peu moins con, quand même.

you're welcome obama

C’est pour ça qu’aujourd’hui, je vais te parler de Lucy in the Sky de Pete Fromm.

Il existe aussi en poche !
Il existe aussi en poche !

Pardonne moi d’avoir été un peu véhémente peut-être au début de cet article, je ne suis pas moi même exempte de défaut, et il m’arrive aussi de hausser un sourcil plein de dédain, supérieur dubitatif face à des mioches d’ 1 m60 qui s’interpellent à travers la rue en s’appelant « gros ». Bref, j’ai autant besoin que quiconque d’en apprendre sur autrui, dans l’espoir de devenir un peu moins trépanée de la tête.

Pete Fromm est un écrivain américain très très très américain puisqu’il est publié chez Gallmeister. (Gallmeister, tu te souviens, je t’en ai parlé et puis #AutopromoEhontéeEtVile) Pour te dire, le dude vit dans le Wisconsin, d’ici ça fleure à donf le pays que si c’est un rêve je le ferais.

Dans Lucy in the Sky , il nous guide à travers les pensées et les aspirations de Lucy Diamond, une mioche dégourdie de 14 berges, qui a le bon goût d’avoir une opinion sur un peu tout, et un bagoût pas piqué des vers.

kaamoh piutain

Faut dire que Lucy prend conscience l’âge venant, que l’admiration sans borne qu’elle a pour son père mériterait peut-être d’être affinée un chouilla, que les choses ne sont pas si lisses et roses que ce qu’elle a cru pendant son enfance, notamment que le mariage de ses parents ne va pas sans son lot de complications et de non-dits de grosses mytho, bref elle voit simplement le monde dans lequel elle a vécu toute son enfance s’écrouler. Juste comme ça. Pépouze. Tout se casse la djeule. Et pourquoi ? Parce que désormais elle a quatorze ans. #MerciLaVie

puberty kansas

Elle qui a toujours été Tomboy cherche sa nouvelle place, fricote avec son meilleur pote, et oscille entre gamine et femme fatale, entre glitter et salopette (quand elle sera grande elle comprendra qu’il y a pas besoin de choisir, elle se sentira mieux) cherche à séduire et regrette l’insouciance, le tout en se servant de sa relation avec sa mère comme d’un baromètre qui indiquerait le sud. (oui, c’est fait exprès. C’est pour que tu piges qu’entre elles deux, c’est l’incompréhension et le bordel. Je sais très bien qu’un baromètre n’indique pas le sud, voyons. Ça sert à la cuisson des pâtes.)

quand ta relation mère-fille se corse
quand ta relation mère-fille se corse

Et ça a beau être irrémédiable, cette sortie de l’insouciance, elle semble le vivre plutôt bien, Lucy. Elle est badass, et prend la vie à bras le corps, et décide de botter le cul de tout ce qui la tracasse.

yougo gurl

Nous avons là une vraie héroïne féminine, ni nunuche-demoiselle en détresse, ni « cuir et coupe-chou », une jeune fille de quatorze ans qui est bardée d’autant de doutes que de certitudes butées. Qui compose dans le flou le plus total avec le pire culot, avec l’énergie et l’air bravache de ces mômes qui ont pigé que le courage n’est rien sans la peur qui s’y dissimule, bien planquée.

Du coup voilà Lucy met toute son énergie à mater un monde qu’elle ne comprend pas encore tout à fait, (et que tu as envie de lui dire « tout doux Poupette en Sucre «  et que tu coup, elle t’en retournerait une probablement) et si ça provoque nécessairement quelques ratés, comme quand un môme doit grandir un peu trop vite, ça donne surtout une vraie ado, avec ses accélérations, ses coups de gueule et ses regrets, sa colère et son besoin d’amour et d’accompagnement.

J’arrivais pas trop à croire pendant la lecture que c’était un mec qui avait écrit ça. (Du coup, je pense que quand on aura aboli le patriarcat, on pourra le garder celui là, genre dans une cage, on lui lancera des cacahuètes en disant « bouffon, diverti moi » et il nous racontera quelques histoires. #NotAllWriters #LaMisandrieCestJoli)

Donc, tu l’auras compris, c’est bien parce que c’est un portrait réaliste, sensible et fin de ce qu’est l’adolescence pour une jeune fille; mais pourquoi lire ça ?

Parce que bon, techniquement, j’ai déjà eu quatorze ans, j’ai pas spécialement envie de me le re-coltiner.

id rather ide

Parce que là l’adolescence est dépourvue des clichés que tu t’es coltiné pendant la tienne. Personne pour faire de blague à deux balles comprenant le mot « biactol », ou pour te causer de ton appareil dentaire, comme faisaient tous les adultes de ton entourage pour te montrer qu’ils « comprenaient » ce que « tu traversais ». Ce roman a bien compris que l’essentiel se passe ailleurs, et qu’il mérite qu’on s’y attarde autrement qu’avec une vision stéréotypée de cet age de la vie.

Il y a quelque chose de très troublant à la lecture, dans cette façon qu’à l’auteur de refuser à la fois de déconsidérer l’adolescence, comme de refuser de la pathologiser (si c’est un vrai verbe, okay).

Aussi, c’est très drôle. Lucy, elle n’a pas la langue dans sa poche, et elle a le sens de la punchline (et des jeux de mots pourris), elle m’a fait beaucoup rire. C’est Juno, et aussi Zazie dans le métro en pubère, mélangée avec Bleue VanMeer, c’est Holden Caulfield avec du second degré et de l’esprit, c’est peut-être l’ado que tu as été, (ou que tu aurais été si on n’avait pas cherche à te réduire à des clichés méprisants), bref découvre là, elle te décoincera les zygomatiques en même temps qu’elle te décrassera la matière grise.

fuck yeah !
fuck yeah !

Tu aimeras si : Tu aimes les personnages au sens de la répartie bien aiguisé. Tu aimes être surpris-e et que l’on déjoue tes attentes et tes a priori. Tu aimes suivre le flot de pensées d’un personnage futé. Si tu aimes comprendre mieux les mômes qui s’appellent « gros » de façon affectueuse, ou comprendre mieux tout court. Si tu veux lire un roman avec une vision respectueuse de l’adolescence. Si tu as 15 ans. Si tu ne les a plus. Si tu sais qu’on ne peut pas répondre à la question « qu’est ce qu’une jeune fille ? » en deux phrases.

Tu n’aimeras pas : si tu a toujours aimé te vautrer dans les clichés sur les ados. Si tu crois que tu sais tout sur les jeunes filles (hahahahaha)

archimede

Unica, Elise Fontenaille

Qu’on pourra surnommer « Black Mirror embauche Catwoman pour te causer dilemme moral »

Tu l’auras compris si tu connais Black Mirror (une excellente série dystopique anglaise pour les deux du fond) on va parler aujourd’hui de roman d’anticipation, et pas forcément de la catégorie youplaboum : plutôt du genre qui te laisse en position fœtale après, les yeux dans le vague à te répéter que le monde court probablement à sa perte. ( ce qui s’atténue quand tu te réalises que certes le monde court à sa perte, mais qu’ il n’en est pas moins pourvoyeur de fromages en tout genre. Du coup, même le coup de blues dystopique a ses limites.)

Élise Fontenaille a publié l’essentiel de ses romans chez Stock, et chaque fois les thèmes qu’elle choisi d’aborder m’interpellent beaucoup, j’ai donc lu tout ce que je trouvais d’elle, et tu retrouveras très certainement d’autres de ses œuvres sur ce blog.

Toujours est-il qu’après t’avoir recommandé un ouvrage plutôt conséquent et très tourné vers la vie intérieure des ses personnages la semaine dernière, je me suis dit qu’il serait de bon aloi de te proposer cette semaine un roman plus court (puisqu’il ne fait que 160 pages), punchy, avec de l’action, des rebondissements et de la tension. Sache aussi que l’auteure a reçu le grand prix de la science fiction française en 2008 pour cette parution. En plus, lis le, ça te permettra de faire le hipster en disant que Black Mirror a tout piqué à Élise Fontenaille (après tu pourra mettre un vinyle de Quinoa Réverbère sur ta platine, en expliquant que bon, c’était mieux avant qu’ils soient célèbres mais que leur premier album reste le meilleur) (je suis en train de me dire que Quinoa Réverbère c’est trop cool comme nom en fait. J’adore les nom de groupes parodiques c’est plus fort que moi j’aimerais toujours qu’ils existent en vrai.)

Bref. J’ai encore digressé comme un alpaca en hypoglycémie, veuille me pardonner.

Oh regarde là bas, une digression !
Oh regarde là bas, une digression !

De quoi parle Unica ?

Dans un futur pas fort fort lointain, l’on suit les déboires d’Herb Charity, un cyber-keuf looser mais cyber-attachant qui traque les cyber-pédophiles. Tout ceci est très cyber, certes, mais soit indulgent, c’était en 2007. Barack Obama n’avait pas encore été élu, les journalistes ne savaient pas prononcer MMORPG

meuporg

Et encore aujourd’hui les gens disent « digital » à tire-larigot sans que ça aie le moindre sens. (et moi je dis à tire-larigot, kestuvafer)

Du coup, je propose qu’on pardonne à l’auteure son usage un tantinet abusif du mot « cyber » qui donne une aura kitshouille à son roman. Les hipsters qui accrochent ironiquement des assiettes décoratives sur les murs de leur salon devraient apprécier.

hipster

Sauf que les cyber keufs ne sont visiblement pas à la pointe, puisqu’ils découvrent, à la faveur d’un cadavre pas pour les débutants, qu’ils sont doublés par des nano-terroristes qui eux s’en prennent aux cyber-pédophiles de façon bien plus efficace. Quoique totalement illégale. Bref, Herb est dans la mouise puisqu’il doit retrouver ces fous furieux qui, s’ils partagent avec lui une légitime indignation, n’ont pas trouvé un moyen très poli de l’exprimer. (en bref : torture et actes de barbarie, implantation de puce, meurtre. La courtoisie se perd de nos jours, tavu?)

chapelier

Sauf que. Entre Herb Le Nerd et la cheffe des nano-terroristes, une étrange petite fille aux cheveux blancs, (c’était avant la mode des cheveux macarons-licornes-sirène-insère-ici-un-nom-à-la-fois-cucul-et-esthétique-ayant-trait-à-l’enfance sur Instagram. Sérieux, visionnaire, E. Fontenaille) finalement on ne sait plus qui traque l’autre, ni dans quel but.

Quand il y a des péripéties et des ouhlahlah
Quand il y a des péripéties et des ouhlahlah

Je ne t’en dirais pas plus concernant l’intrigue parce que sinon c’est moins marrant. En revanche, je peux te dire pourquoi c’est bien, parce qu’on est pas des bêtes.

Comme je l’ai mentionné plus haut, c’est court, très bien rythmé, et efficace. Genre le roman que tu peux lire en une journée pour peu que tu aies un peu de transport en commun, ce qui fat toujours plaisir et peut te remettre le pied à l’étrier si par exemple, tu as du mal à te dégager du temps pour lire en ce moment. J’ai ouïe dire qu’avec le matraquage médiatique autour de la présidentielle il était difficile de se rendre disponible pour une lecture ; ne leur laisse plus ton temps de cerveau disponible, reprends le pouvoir par la lecture ! NON AU MATRAQUAGE MÉDIATIQUE OUI AU GAVAGE MÉDIATHÈQUE ! LECTURE PARTOUT SONDAGE NULLE PART ! Pardon, je suis un peu fatiguée

L’écriture sans fioriture de Élise Fontenaille est fluide, simple, ce qui rend justice a une intrigue pourvue quand même au départ disons-le, d’une certaine noirceur. Elle prend le parti de la simplicité et du factuel, ce qui allège certains passages pas très youplaboum. Du coup pas de descriptions gores, complaisantes : l’intrigue se suffit à elle-même et l‘auteure l’a très bien compris. Le rythme enlevé, et le personnage d’Unica donnent un côté très badass au roman, du genre qui réveille ton Batman intérieur.

batman et robin

Aussi c’est plein de bon clin-d’œil, ça fait toujours plaisir.

Sache également que je suis d’ordinaire très très très mauvais public pour le sf : je ne la méprise pas hein, c’est juste pas ma came. Eh bien, même si comme moi, tu n’aime pas la SF, ça pourra te plaire, parce que la description de nouvelles technologies ne remplit pas des pages et des pages chiantes comme une reprise de Norah Jones par Enzo Enzo, mais est au contraire très brève. L’intrigue se concentre surtout sur des questions morales, l’aspect techno-thriller n’est qu’un prétexte.

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Autre qualité : l’auteure nous présente des personnages ambigus, dont les motivations pourtant a priori claires et louables sont brouillés par d’autres éléments, nous laissant parfois quelque peu pantois-e-s et désarçonné-e-s. C’est ce que j’appelle l’effet « Catwoman » : ce personnage dont je n’ai jamais su déterminer avec certitude étant enfant s’il était pour Batman un adjuvant ou un opposant.

C’est bien aussi puisque l’auteur ne juge pas ses personnages, et joue avec la morale, l’éthique, et tout un tas de questions fascinantes et sans réponse, et qu’à la lecture tu va te sentir tiraillé-e un peu devant des dilemmes moraux. C’est toujours bien de se muscler l’éthique, surtout quand elle s’ajoute à la question des nouvelles technologies.

Les bon conseils moraux de Mamie Nova
Les bon conseils moraux de Mamie Nova

Donc, tu aimeras si : tu aimes les romans courts et efficaces. Si tu aimes les dystopies, les questions éthiques insolubles . Si l’emploi du mot « cyber » ne te gêne pas plus que celui de «courriel » parce que ça a au moins le mérite de te faire marrer. Si Catwoman et son aura « cuir et mystère » a toujours été ta came.

Tu n’aimeras pas : Si tu aimes qu’il y ai les méchants d’un côté et les gentils de l’autre, comme dans « Starla et les Joyaux Magiques ». Si tu voudrais vraiment entendre un album de reprises de Norah Jones, peut-être par Mélanie Laurent, d’ailleurs. Si tu a été élevé-e par des loups, et que par conséquent, les questions morales te sont totalement étrangères. Dans ce cas, tu es Victor de L’Aveyron, et ça reste la classe.